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Blog de Katherine Pancol

Le murmure de la nuit...

Oh la la ! c'est reparti...
Le nouveau livre.
Il grossit, grandit, gruaute, grandiloque, granite, grésille dans ma tête... Grrr... Grrr ! Halte à l'intrus qui m'empêche de penser à lui. Il exige toute la place et s'installe en despote. Il ordonne prends-ci, prends ça, note ci, note ça, t'as vu ça ? mais où donc  as-tu la tête ? écris ! écris ou tu vas tout oublier !
Il ne me laisse pas une minute de répit.
J'ai deux vies désormais : la vie réelle, celle de tous les jours, où je remplis le frigo, remplis les papiers, remplis mon rôle de femme et de maman et la "vie du livre", cette vie encore embryonnaire qui tête goulument mille détails nécessaires à l'histoire, aux personnages, à l'atmosphère.
 
Parfois, c'est presque douloureux. Je me prends la tête entre les mains et je me dis "je suis où, là ? dans quel monde ?".
Et parfois, je ne sais pas.
Ma tête est devenue un réservoir qui se remplit, se remplit, glougloute jour et nuit.
Surtout la nuit...
Les épisodes se trament dans le noir et le matin, je me réveille en courant après, en essayant de les attraper comme des queues de cerf-volant qui s'envolent en riant sous mon nez. Je désespère, je ne comprends pas tout ce que me dit la nuit, je retiens une ou deux idées que je note aussitôt. Je redoute d'en avoir oublié une, une si riche, si pleine, si...je me lamente, sans elle, le "nouveau livre" ne vaudra rien !
 
"Il" devient chaque jour plus consistant.
Il me met des œillères, je ne dois voir que lui, ne penser qu'à lui, ne m'occuper que de lui.
Alors j'obéis.
Et je suis chaque jour plus absente de l'autre vie, la "pour de vrai".
 
La nuit, je vous l'ai dit, c'est un embouteillage. Je m'endors fraiche et dispose, la tête bien lisse, bien vide et je me réveille bourdonnante, fébrile, fiévreuse, angoissée à l'idée de ne pas avoir tout compris, tout retenu de ce que le sommeil m'a chuchoté. Je reste longtemps dans les draps, à moitié endormie, sans bouger de peur que l'idée ne se dissipe et j'essaie de reconstituer le puzzle des lambeaux qui traînent dans ma tête.
Je ne suis pas toujours sûre d'avoir tout compris et cela m'énerve, m'énerve.
J'enrage.
Comme si un visiteur étranger déposait des messages dans mon sommeil et qu'on ne parlait pas la même langue, qu'on ne possédait pas la même logique de pensée...
 
C'est étrange tout de même ce murmure de la nuit !
Je suis habituée maintenant...
C'est l'avantage quand on écrit depuis longtemps; on finit par comprendre les stratégies malicieuses de l'inspiration. Où trouvez-vous toutes ces idées ? me demande t-on souvent. Pendant la nuit ! À mon insu... Et le jour parfois aussi. Quand je me promène la tête vide sans penser à rien... qu'aux zigzags de Chaussette, le chien.
 
Je reçois aussi beaucoup de mails qui me demandent s'il y aura une suite. Un jour je dis oui, un jour je dis non... Ça dépend de ce que me murmure la nuit. Comment vous expliquer ?

Au début, je ne voulais pas entendre parler d'une suite... Ils m’avaient mangé le sang, tous mes personnages, en cavalant dans ma tête pendant près de huit ans.
Et puis...
 
Pas plus tard que l’autre soir, en pleine nuit, BOUM ! Une scène avec Joséphine et Philippe... Une scène magnifique qui part d'un tout petit détail et débouche sur une catastrophe. Une scène comme je les aime : pièce montée et crème chantilly...
Et moi, dans la nuit, je proteste NON ! NON ! JE NE VEUX PAS DE SUITE ! PAS DE SUITE ! je me débats, je renvoie la scène avec "inconnu à cette adresse", je me bouche les yeux, les oreilles, m'enfonce dans mon oreiller...
Et pourtant, elle est si bien, cette scène ! Elle va comme un gant de pécari joli à Joséphine. Elle l'incarne toute entière. Une scène qui commence l'air de rien et finit par raconter Joséphine, Philippe, l'amour, la peur de perdre l'autre, le malentendu, le baiser qui tremble, la main qui veut se refermer, la tête qui s'emporte et cavale, le cœur qui bat la breloque...
Alors je me dis...
Que je vais inventer une histoire, une nouvelle histoire, que je rattacherai à disons... Joséphine ! Juste parce que cette scène-là, elle est trop, trop bien et que ce serait péché de la laisser de côté !

De toutes façons, ce n’est pas la peine que je m’interdise des choses parce que...
C’est l’imaginaire qui décide. Toujours. Et il s'est déjà mis en branle... et je n'ai plus qu'à le suivre, sans protester ni rechigner, l'oreille tendue et la nuit ouverte.
 
Sinon... je ne vous parlerai pas de l'actualité (trop triste, à verser des larmes de plomb...), ni de la météo qui rit enfin, ni... Ah si ! j'ai lu un livre rock and roll, un livre qui vous accroche une banane géante aux lèvres. "Papa was not a rolling stone" de Sylvie Ohayon chez Robert Laffont. Il fait partie de la sélection du prix Lilas (vous vous souvenez ? Le prix littéraire auquel je participe...) Ah ! Il décoiffe ce livre, il emporte, il décape, il jubile, il peinturlure le noir de rose et vous interdit à tout jamais de faire la moue ou de vous plaindre. C'est une giclée de vitamines A, B, C, D, E...
Il ressemble à rien et surtout pas à un livre !
 
Je l'ai beaucoup aimé et j'ai hâte de rencontrer Sylvie Ohayon le soir où le prix sera finalement accordé (le 6 avril)... Je ne sais pas si c'est elle qui décrochera la timbale, mais je sais que je la féliciterai. Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu de prose française qui balance aussi bien. Entre gouaille à la Audiard et dictionnaire de fin lettré. Sylvie Ohayon fait du Trampoline avec les mots, donne des coups de poing, des coups de rire, des coups de gueule et on se cramponne au livre de peur qu'il ne nous balance dans un virage en tournant la page !
Comme dit la quatrième de couverture, l'auteure est juive et kabyle, née en 1970, élevée dans la cité des 4000 à la Courneuve, devenue "créative" dans une agence de publicité. Les mots, elle les mange depuis qu'elle est toute petite avec voracité et un maximum de respect... sa langue est crue, belle, virevoltante, insolente, uppercutante. Prudes et Pointilleux s'abstenir : elle déborde de partout !
 
Pour finir, j'oubliais de vous annoncer que je viens de fêter mes huit mois sans cigarettes et je n'ai pas perdu la tête !
Applaudissements...please !