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C'est normal : je vis en pyjama.
Je me lève tôt le matin, petit déjeune avec Joseph Favrichon. Joseph Favrichon, fabricant depuis 1890, a inventé un muesli exquis. Un mélange de céréales, de graines de lin et de courge qui croustille, me met en joie dès potron-minet, me donne des forces pour toute la journée. Je mâche, je rumine, je jubile et les idées arrivent au grand galop.
Je file à mon bureau et j'écris. Ça roule, ça coule, ça dégouline. Je n'ai pas assez de mes dix doigts. Il faudrait que je m'en fasse greffer deux ou trois.
Les heures passent. J'écris sans me surveiller, je sais que je relirai après afin que cela craquouille comme du Joseph Favrichon.
Il est midi et je suis toujours en pyjama.
Je me dis tu devrais aller te laver les dents. Au moins les dents. Mais cela pourrait interrompre l'état de grâce et je perdrai le fil. Perdue comme Ariane dans son labyrinthe à me traiter de nouille. Car je sais pertinemment qu'il ne faut jamais, jamais couper le fil.
C'est ce qu'on appelle une période de grâce. On dirait que les anges me soufflent dans l'oreille. Ces moments-là, je le sais, sont rares et il ne faut pas les contrarier. Pas bouger d'un pouce de peur qu'ils ne s'envolent à tire d'aile.
Une douche, une brosse à dents pourraient les effaroucher.
J'écris, j'écris, les idées s'abattent sur moi.
Je lance des situations, des points d'interrogation sans savoir comment je vais les remettre d'aplomb. Une, deux, trois, quatre histoires sans l'ombre d'un plan !
Je me fais confiance. Je me dis que je trouverai bien.
L'autre jour, c'est sur la route que m'est venue l'IDÉE.
J'étais en plein virage quand soudain...mais c'est bien sûr, c'est comme cela que ça doit se passer !
J'ai failli lâcher le volant pour applaudir.
Je n'étais pas en pyjama, cette fois. J'étais en route pour la Normandie. Pour m'y installer pendant trois mois au moins. Quatre si affinité avec la météo. Avec Zozo le chat, Chaussette le chien, une malle de livres et de documents, ma radio Internet, mes CD, mes DVD et toutes mes notes décrochées de mon mur parisien pour être scotchées sur mon mur normand.
La voiture débordait, Zozo miaulait sans discontinuer, pas contente d'être coincée dans sa cage, j'avais mis un CD des Stones pour couvrir ses cris et Chaussette roupillait à l'arrière. Il est sourd. Ou il aime les Stones et savoure.
C'est dans le virage juste avant d'arriver que tout est retombé en place.
Avec nonchalance, évidence et grâce.
J'ai failli piler net. Mais c'eut été trop dangereux. J'ai juste ralenti en disant mais oui, mais oui, c'est comme ça que ça s'est passé, ceci explique cela et tout devient crédible, évident, lumineux.
J'avais allumé une lumière dans ma tête. Que dis-je une lumière ! Un lustre de Versailles dans la galerie des glaces.
J'ai continué jusqu'à la maison. J'ai sorti le chat, le chien, la malle et les bagages, j'ai tout posé dans la cuisine, pris un carnet, un crayon, et j'ai couru jusqu'à la mer.
Et là, assise sur les galets pointus, j'ai écrit et tout tenait debout. J'étais pas peu fière.
Depuis ? Je suis toujours en pyjama.
Toujours à ruminer de bon matin en tête à tête avec Joseph Favrichon. Et à verser des mots et des mots sur mon écran.
Ca durera le temps que ça durera.
Vers 20 heures, je m'étire et vais prendre ma douche. Et je me lave les dents. Chaussette frétille devant la porte. On va voir la mer. Zozo nous suit. Il copie Chaussette et marche comme lui. On avance tous les trois dans la rue qui mène à la plage. Drôle de caravane, je me dis.
Normal pour une fille qui vit en pyjama !

