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Blog de Katherine Pancol

Sonko le Magnifique...

Alors voilà...
Je ne le disais pas, mais j'avais le bourdon. Ça faisait un bruit dans ma tête. Un bruit de chagrin qui bute contre la fenêtre, qui ne dit pas son nom parce qu'il n'a pas de nom, pas vraiment de raison d'être...
Est-ce qu'il faut toujours avoir une bonne raison pour être triste ?
 
Il y a un mois, je m'en vais d'un pas guilleret déposer dans un magasin de prêt à porter une veste trop grande aux épaules, une de ces vestes d'homme que j'achète aux Puces partout dans le monde à Tataouine, à Londres, à Paris, à New York, veste que je porte jusqu'au dernier lambeau, jusqu'à ce que les coutures craquent, que les doublures s'effilochent en longs filaments pas beaux.
 
Je pousse la porte d'une boutique de prêt à porter pour hommes où j'ai coutume d'habiller Fiston géant quand sonne l'heure des soldes et, ne trouvant personne, je furète, je furète et pousse tout au fond du magasin une porte close.
 
Et je tombe nez à nez avec un homme singulier...
Assis sur une chaise en paille, en train de retoucher un fond de pantalon.
Un homme charmant avec un large sourire, un chapeau posé en arrière d'un crâne lisse et noir, une chemise jaune chic-élimé, un pull en V vert herbe tendre et un gros pantalon en velours brun. J'ai d'abord vu le chapeau, puis le sourire, puis la symphonie de couleurs et je l'ai félicité. Il ressemblait à un soleil dans cette minuscule arrière-boutique du XVII ème arrondissement.
Il s'est levé très galamment, m'a dit qu'il s'appelait Sonko et qu'il retouchait les vêtements. Je me suis présentée, il a hoché la tête et s'est rassis.
 
Je lui ai parlé de ma veste trop grande, il m'a demandé de l'enfiler, a pris un centimètre, a mesuré, remonté les épaules, posé des épingles, le chapeau toujours posé crânement en arrière et le sourire en étendard.
 
Tout est parti du chapeau.
De son prénom : Sonko.
Et d'un saxo...
On a parlé de la Nouvelle-Orléans, de la chanson "Oh ! when the saints..." que les musiciens du French Quarter rechignent à jouer tellement les touristes en raffolent, puis on a parlé de son pays (le Sénégal), de la Casamance, de sa vie en France, -20 ans qu'il avait quitté le soleil et la chaleur-, de ses sept enfants, de la musique, du temps qui passait trop vite, de son âge – 60 ans déjà !- des livres qu'il lisait en anglais pour apprendre la langue avec un tout petit dictionnaire... On a parlé, on a parlé, on ne pouvait pas s'empêcher de rire en parlant et il m'a promis la veste pour après-demain ou dans dix jours.
Ça m'était bien égal !
L'instant m'émerveillait et me suffisait amplement.
 
Je me disais que c'était étrange de si bien s'entendre avec un parfait inconnu... de ne plus avoir envie de le quitter, de rire avec lui, de lui poser mille questions incongrues.
Il a dû entendre la question dans ma tête car il m'a souri et a ajouté :
- C'est pas seulement nous, c'est votre âme et mon âme...
 
Devant moi prenait forme un personnage, un peu nostalgique, un peu mélancolique, un peu saxophoniste, beaucoup magique, qui apprenait l'anglais en lisant Hemingway et éclatait de rire dans un réduit très sombre, son chapeau en équilibre sur le crâne.
 
Et puis il a bien fallu que je parte et je suis sortie à reculons.
 
Avant de fermer la porte, je lui ai dit "merci et à bientôt", il m'a dit "vous êtes un soleil". J'ai protesté en disant que c'était lui, le soleil, et on n'en finissait pas de se congratuler, de se dire que cela avait été une belle rencontre et que vivement qu'on recommence à rigoler parmi les fonds de pantalon et les vestes trop grandes.
 
Quinze jours plus tard, comme je n'avais pas de nouvelles, je m'en suis allée d'un pas dansant chercher ma veste retaillée par Sonko le Magnifique.
 
J'ai remonté le boulevard de Courcelles en pensant à mon nouvel ami. J'ai poussé la porte du magasin en chantonnant et j'ai couru chercher Sonko au fond de la boutique.
Un vendeur m'a arrêté en me prenant le bras. Il avait des larmes dans les yeux. Il m'a dit que ma veste n'était pas prête, qu'il y avait eu un drame.
- Un drame à cause de ma veste ?
- Non ! un drame...
J'ai tout de suite compris. Sonko était parti.
Le 24 décembre, il est rentré chez lui, un peu fatigué, et il est mort. Son cœur a cessé de battre.
 
Et depuis, je suis triste.
Je pense à Sonko le Magnifique, à son chapeau, aux couleurs de ses vêtements, à son rire, au Sénégal, à la Casamance, au saxophoniste qu'il serait devenu dans mon prochain roman...
Je pense à l'ami que j'ai perdu.

Parce que, c'est certain, on serait devenus amis.