Helsinki. Premier jour de beau temps. Premier jour de printemps. Dans les rues qui se réveillent d'un long engourdissement, les passants s'étirent, tremblants filaments blancs. On les dirait décolorés par six mois d'hiver, six mois où la lumière est rare. Où certains dépriment, d'autres se recroquevillent chez eux autour d'un livre ou d'un film. L'hiver est très long en Finlande. Neige et nuit garanties.
Interviews dans une suite d'hôtel qui ressemble à un intérieur d'ambassade soviétique : pièces immenses, hauts plafonds, imposants lustres en verre, lourds meubles en acajou, épais rideaux dans les tons gris, marron, vert nuit. Les journalistes posent des questions inhabituelles. Le scandale DSK, l'adultère, la liberté sexuelle en France ? Le rôle de la femme ? L'égalité des salaires ? Le congé parental ? Le macho est-il français ? Joséphine est-elle emblématique des femmes françaises ? On vit vraiment comme ça en France ? Je me sens un peu martienne...
Difficile de répondre sans tomber dans des généralités stupides. Alors j'explique en disant "parfois", "cependant", "quant à moi", "néanmoins"... en espérant que tout ne sera pas simplifié quand viendra le temps de la rédaction.
Je réponds en anglais. Il est rare désormais de rencontrer des journalistes qui parlent français. Sauf Sini, une grande brune très belle. Elle m'a fait rire en me racontant que toutes les blagues que nous connaissons sur les blondes en France s'appliquent aux brunes en Finlande !
Les rues du centre ville ressemblent à celles de Saint Petersbourg, les immeubles à des pièces montées multicolores. Les trottoirs et les chaussées sont en travaux, déformés par le gel et la neige. Les terrasses de café allongent leurs chaises. Premier jour de soleil. Les gens flânent, traînent, lèvent le nez au ciel. Personne ne se hâte. Personne ne coupe les files d'attente. Des hommes dégingandés poussent des landaus ou portent des bébés en bandoulière.
Signatures dans deux librairies importantes d'Helsinki.
On échange des sourires. Quelques mots en français qui rappellent les années de lycée ou les séjours de fille au pair.
"Revenez en été, m'a dit mon éditrice, c'est idyllique. Ni trop chaud, ni trop froid et du soleil même la nuit !".
C'était déjà pas mal du tout au premier jour du printemps !
Oslo. J'arrive à un moment particulier de l'histoire de la Norvège : la première semaine du procès de Anders Breivik. Autour du Palais de Justice, les camions relais de toutes les télés du monde encombrent la place ceinte d'une longue haie de barrières métalliques sur lesquelles les gens ont accroché des roses et des petits mots au nom des 77 victimes du tueur fou.
La ville entière est sous le choc. Les gens parlent à voix basse, presque sous le manteau. On chuchote, on clignote, on n'ose pas faire de bruit.
Chaque matin, pendant trois quarts d'heure, une chaine de télé publique montre des images du procès, l'ouverture de la session du jour. Les procureures (deux femmes), les psychiatres et les avocats s'installent. Ils vont et viennent, consultent leur portable, leurs dossiers. Anders Breivik, calme, droit et souriant, contemple la salle. Un monstre placide, bien peigné, propre et rose. Une femme vient lui parler à l'oreille, il écoute et hoche la tête, satisfait. Il porte toujours ce masque d'indifférence souriante. Je ne connais rien au norvégien, mais je suis frappée par le ton correct, poli que prend la procureure pour s'adresser à lui. Le premier jour du procès, il paraît qu'elle s'est levée et lui a serré la main.
Aucune hystérie. Ni à l'intérieur du tribunal ni au dehors.
Les journalistes étrangers se posent tous les mêmes questions : comment un terroriste peut-il être traité avec autant de respect ? Comment font les parents des victimes pour rester stoïques ? Les Norvégiens vont-il demeurer aussi "glacés" jusqu'à la fin du procès ?
C'est la façon norvégienne de réagir à l'horreur. De marquer la différence entre le criminel et le citoyen. Dignité lisse, impeccable. Rester dans le respect et appliquer la loi. Juste la loi. Ne pas tomber dans la violence ni l'hystérie. Ne surtout pas prendre le risque de lui ressembler.
Dans ce pays où le chômage est bas, très bas (entre 2 et 3%), où l'argent du pétrole est largement redistribué à la population, où les crèches, les écoles, les hôpitaux et les systèmes sociaux pullulent, comment un tel monstre a t il pu grandir, se nourrir de haine au point de vouloir démolir cet état presque modèle ?
Depuis l'horrible jour, ce 22 juillet 2011, le roi est allé quatre fois visiter les quartiers immigrés d'Oslo, les jeunes se sont engagés dans les partis politiques et la solidarité s'est accrue. "Les gens font davantage attention les uns aux autres et nous nous sentons responsables des institutions de notre pays et de son esprit de générosité", m'a confié une journaliste norvégienne.
Au point de vouloir un procès exemplaire et d'étonner le monde entier.
J'ai quand même eu le temps d'aller à la National Gallery voir les tableaux de Munch. Une salle entière lui est réservée. Magnifique. Pas eu le temps de visiter le Musée Munch. Je reviendrai...
Sur l'avenue principale qui mène au Théâtre, des citations de Ibsen sont gravées. Des phrases qui dessinent des rondes de mots. On les lit en esquissant des pas de danse. On entend des notes de Grieg. On attrape un rayon de soleil...
A l'hôtel, orné de dessins de Munch aux murs, on ne m'a pas demandé le moindre papier d'identité pour m'enregistrer et dans l'ascenseur, il y avait une chaise pour se reposer.
Une très jolie chaise délicate et discrète.
Le métro est flambant et roule doucement comme une barque sur l'eau.
Les gens se croisent et se sourient.
Les bicyclettes envahissent les rues.
Peu de klaxons, peu de pollution.
Détails d'une vie tranquille et douce dans un pays qui ne ressemble à aucun autre et qui a su transformer l'or du pétrole en bien être social.

