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Blog de Katherine Pancol

L'homme et les deux grands dadais...

Un café dans la rue commerçante de Fécamp. Je suis assise à l'intérieur. Je lis le journal et j'attends des amis qui sont allés acheter des cigarettes (un mois et neuf jours que j'ai arrêté de fumer pour la onzième fois !). Il fait beau, les mouettes tournoient, crient et se posent sur les tables en terrasse où les gens se pressent. Elles surveillent de l'œil les mangeurs de croissants et de panini et se déhanchent en attendant de grappiller une miette. Je déplie le journal et juste comme j'allonge la page de droite pour qu'elle tienne bien raide et ne gondole pas, mon œil s'arrête sur un homme accoudé au bar. Il porte une chemise rayée bleu et blanc, un pantalon beige, ses cheveux poivre et sel ont la raie bien tracée. On dirait un vacancier débarqué de son bateau de plaisance... sauf que, sauf que... il lève son verre avec une sorte d'obstination furieuse et les jointures de ses mains sont blanches sur sa peau bronzée. Ce sont ses jointures blanches qui attirent mon regard. Il serre son verre comme s'il allait le broyer. Cachée derrière mon journal, j'observe. Deux grands dadais aux cheveux embroussaillés l'accompagnent. Ils parlent fort tout en trempant un croissant dans leur crème et en s'essuyant les babines d'un revers de blouson.
- Allez ! dis le, mon vieux, dis-le que t'es à la retraite !
- Je ne suis pas à la retraite, proteste l'homme en articulant, pourquoi vous dîtes ça ?
- Parce que t'es à la retraite ! On le sait bien...Y a pas de mal à ça !
- Mais je suis pas à la retraite !
- Ah ? Pourtant t'as l'âge... Bien sonné !
- Pas du tout !
- Mais si...Dis le, c'est tout !
- Si vous voulez savoir, j'ai toujours mon bureau, mes dossiers, mes rendez-vous... Lundi prochain, je commence à huit heures et je sais pas quand je finis...
- N'importe quoi ! T'es à la retraite et tu veux pas le dire...
- Je suis pas à la retraite ! proteste encore une fois l'homme aux jointures blanches mais cette fois, en haussant la voix.
- Allez ! allez ! T'énerve pas... On y va... On se retrouve chez Rémy ?
Je baisse le journal pour voir qui va payer. Si c'est l'homme ou les deux dadais. C'est l'homme qui prend l'addition, les deux dadais s'en vont en lui tapant dans le dos.
Il paie. Son regard est désert, triste, lourd. Et ce regard-là croise le mien qui a oublié de se cacher derrière la page du journal.
Il finit son verre de blanc. Relève la tête vers moi et murmure :
- J'ai encore une semaine de boulot. Je suis pas à la retraite !