Je danse la polka autour de mon bureau.
C'est un tremplin, 50 feuillets. On en a sous le pied. On peut prendre de l'élan et s'élancer les jours de grise mine, les jours arides où on produit deux lignes en sept heures.
La routine est installée : thé et tartines le matin, feuilletage de journaux, ramassage de détails, déjeuner léger, une théière bien ronde de thé fumé et hop ! au travail. Le thé titille, le chocolat console, les dictionnaires sont au garde à vous, les petits carnets noirs aussi, allumer la tête et écrire, écrire...
Écrire sans cigarettes. J'ai arrêté de fumer. Alors je mange des bouts de crayons, la mine carbone s'effrite sous mes dents, j'ai la langue noire et les dents grises.
Parfois, rien ne vient et il faut moudre le temps. Attendre. Faire des petits dessins de mouches, sucer le thé comme un bonbon, écouter la musique, contempler Zozo qui dort, c'est drôle un chat, je ne connaissais pas, je découvre. On dirait une couleuvre parfois tellement c'est souple, élastique, fuyant. Ou enroulée serré quand elle dort. Une couleuvre avec des pattes de canard quand elle se nettoie les extrémités.
50 feuillets, j'ai fini ma première séquence : Hortense et Gary à New York. Avec ces deux-là, le mouvement s'impose. Les mots fusent, les jambes s'allongent, les portes claquent, ça va vite, vite, vite, comme dans une comédie américaine.
51ème feuillet. Je balance dans ma nouvelle histoire. Je change les décors, les personnages, les couleurs et les odeurs, la musique des mots. Je rentre dans d'autres têtes et celles-là, je ne les connais pas aussi bien. Je vais d'abord les "essayer", m'y installer, les pénétrer. Bientôt ils seront aussi familiers que Joséphine ou Hortense.
Six heures et demie, sept heures, c'est l'heure de la récréation, la promenade avec Chaussette.
Je referme l'ordinateur, nettoie la théière, enfile bonnet, gants et parka, bottes fourrées, enroule écharpe et pointe le nez dehors en ruminant les derniers mots...

