21 pages !

Katherine_Pancol_et_CHO7.jpgEt pas des bouts qui se raboutent, des échappées sur des trous de récit, des phrases qui volètent. Non. 21 pages qui lancent la bouteille de champagne contre la coque du bateau.
Ça y est ! La première scène s'emballe et déjà, je lui cours après. Déjà, je me réveille en pleine nuit, marque une phrase sur le bloc Monoprix à grosse torsade noire, remonte la couverture, bouillonne, mitonne, fermente, rallume. Peste. Je ne peux plus dormir. J'ai besoin de toutes mes forces pour écrire. Nuits blanches interdites.

Le matin, je fermente toujours. Découpe les journaux, traque le détail, le petit rien qui servira de tuteur, sur lequel viendra s'enrouler un petit bout de dialogue ou de texte. Parfois, il suffit d'une phrase anodine. Hier dans la nuit, c'était "et il retrouve une orange dans le Frigidaire". Allez savoir pourquoi ! Bingo, c'était parti, une avalanche de mots a suivi l'orange dans le frigo. Ou alors c'est une idée, une péripétie qui traverse la tête comme un éclair. Je me redresse sur mon lit "Yeah ! Ouiiiii ! C'est ça ! Ouaou", je danse la lambada sous ma couette.


Écrire est un travail de jardinier. Un travail de petite main qui se crève les yeux sur son ouvrage. On n'écrit pas au rouleau, on écrit au pinceau fin à trois poils.
On écrit à l'affût. Sur le qui vive. Embusqué derrière un sourire poli, on traque le détail, on l'attrape au filet à papillons, un coup de chloroforme et hop ! dans le roman.

 

À 14 heures, je m'installe derrière l'ordinateur avec la théière de thé Prince Igor ou Tsar Alexandre, mon mug préféré, la radio internet branchée sur Radio Suisse Classique, (divine musique sans un mot, ni une réclame, un régal !), une tablette de chocolat, mes petits cahiers, mes carnets, mes feuillets gribouillés qui volent partout. Je pique à droite, je butine à gauche, mastique, élucubre, me rue sur le clavier, renâcle, recule, tire une mèche de cheveux, la mâchouille.
Le temps passe à la vitesse d'un coucou suisse cocaïné. Soudain, il est 18 heures 30. Comment je le sais ? Chaussette bat de la patte au pied du bureau, sa laisse en gueule. C'est l'heure de la promenade. Je m'exécute, hirsute, encore en plein décalage. La tête à New York (le début ouvre à Central Park !), les pieds à Paris. Je ne sais plus où j'habite, qui est ce chien au bout de la laisse, pourquoi je tourne en rond autour du pâté de maison. Au bout d'une heure, ça y est ! J'atterris. Flapie. Plus un centilitre de kérosène. J'ai le biceps en bubble-gum, soulever une plume est au-dessus de mes forces, mener une conversation, hors de question.

Le soir, pourtant, c'est mon moment de fraternité. Celui où je me penche sur l'autre ou les autres. C'est selon. Je dois être en forme sinon je finirais toute seule, abandonnée. Et je n'y tiens pas.
Alors je bondis dans la salle de bains, vaporise, brosse, étrille, réveille... et me prépare, pimpante, à accueillir le chaland.
Pas très longtemps, car le lendemain, je dois être en forme.
Pour travailler.
Voilà, telle va être ma vie pour les mois à venir. Je suis entrée au Carmel.
Et j'aime ça.

Avant de retourner derrière les grilles, un petit cadeau de Jean Giono :
"Tout de suite, j'ai écrit pour la vie, j'ai voulu saouler tout le monde. J'aurais voulu pouvoir faire bouillonner la vie comme un torrent, la faire se ruer sur tous ces hommes secs et désespérés, les frapper avec des vagues de vie froides et vertes, leur faire monter le sang à fleur de peau, les assommer de fraîcheur, de santé et de joie, les déraciner de l'assise de leurs pieds à souliers et les emporter dans le torrent".
Pas mal, non ?