Colette et les autos tamponneuses

"J'ai pas envie de faire ma page
J'ai envie d'aller me promener
J'ai envie de manger tous les gâteaux
J'ai envie de tirer la queue du chat et de couper celle de l'écureuil
J'ai envie de gronder tout le monde
J'ai envie de mettre maman en pénitence" chante l'enfant dans "l'enfant et les sortilèges" de Ravel, texte de Colette.
 
Je pourrais chanter la même chanson.
En sautant d'un pied à l'autre.
En tirant la queue de Zozo,
les oreilles de Chaussette.
En écoutant ma nouvelle radio Internet (cadeau de Noël) qui me relie à toutes les stations du monde. J'ai retrouvé ainsi celle que j'écoute à New York quand je "fais ma page", WQRX 105,5 FM. Radio Classique in America.
Et je m'envole. J'ai les gratte-ciel qui me chatouillent le nez, Frankie le doorman qui me tend les clés, les écureuils de Central Park et...Zozo endormie, la tête posée sur le coin de l'ordinateur. Il faut que je la pousse un peu pour frapper la touche des majuscules. Elle ne proteste pas, me laisse glisser le doigt sous son flanc tiède, s'étire et soupire.
Chaussette dort enroulé à mes pieds. La vie est belle, sauf que...
 
"J'ai pas envie de faire ma page
J'ai envie d'aller me promener
J'ai envie de manger tous les gâteaux..."
De relire le livre de Stéphane Hoffmann, "Les autos tamponneuses".
 
Que j'aime la musique de ses mots !
La manière dont il les pose, mine de rien, et s'éloigne en ricanant dans son cache-nez tel un conspirateur masqué.
"Le mariage a toujours ressemblé à un tour en autos tamponneuses : c'est inconfortable, on prend des coups, on en donne, on tourne en rond, on ne va nulle part mais, au moins, on n'est pas seul".
 
Ou "j'ai les confidences en horreur. Strip-tease moral. Parfaitement dégueulasse. Je suis partisan du small talk en toute circonstance parce que l'amusant, justement, c'est la différence entre ce que disent les gens et ce que tout leur être exprime. Tout est vrai chez les gens sauf ce qu'ils disent."
 
Stéphane Hoffmann écrit comme un chat. Il ondule, gambade, fait des embardées, des pas glissés, s'arrête net, lance une patte griffue, fait tomber un cliché, une idée reçue et repart caresser l'air. Il raconte une histoire désespérée d'une façon si enjouée qu'on a envie de batifoler.
Il n'y a pire chagrin que celui qu'on cache sous un rire.
C'est le troisième roman de cet homme si bien élevé qui ne prend jamais la pose.
Il n'en a pas besoin, il a du talent.