Pendant les vacances, les amis défilent à la maison. On épluche des pommes de terre, on fait griller des poivrons rouges, des kiwis jaunes, on goûte des confitures, on écoute à s'en assourdir Camelia Jordana, on rattrape le temps perdu toute l'année et on fait le point.
Ainsi ma copine, Alicia…
38 ans, un boulot d'agent littéraire à Londres, célibataire, de longues jambes, de grands yeux noirs écarquillés, des cheveux frisottés serpentins et une drôle de lumière qui fait briller sa peau, ses yeux, son sourire...
Quand je la voyais à Londres, Alicia était éteinte. Éteinte et presque douloureuse... J'avais toujours envie de la consoler.
Alicia disait qu'elle avait une vie formidable, qu'elle voyait des gens formidables, travaillait avec une femme formidable, que Londres était une ville formidable... et je la regardais en me disant que quelque chose m'échappait.
En fait, Alicia soupirait. Marre de rentrer chez elle chaque soir avec du travail à faire, marre d'écouter des auteurs gémir au téléphone, marre de son maigre salaire, marre du métro qui s'arrête, du bus trop plein...
Elle avait envie d'autre chose, mais ne savait pas de quoi.
Alors, elle s'est mise à faire la cuisine. Le chat Brownie la regardait, méfiant. C'est quoi cette nouvelle lubie, elle qui ne sait même pas comment se tranche un jambon ? Alicia cuisinait, cuisinait et jetait ses petits plats à la poubelle. Personne pour les déguster avec elle.
-La cuisine, on la fait pour deux, trois ou quatre, pas pour zéro, elle me disait au téléphone.
-Mais t'es pas zéro, t'es une femme remarquable...
- Suis pas une femme remarquable puisque je dîne toute seule. Et j'ai 38 ans… et ma vie est finie !
Un matin, en arrivant au bureau, Alicia tend la main pour allumer son ordinateur et son bras se bloque. Paralysé. Elle tend l'autre. Paralysé aussi. Elle s'alarme. Vérifie que sa tête se dévisse, que sa jambe droite s'allonge, que la gauche tourne, tout marche sauf les bras quand ils s'approchent de l'ordinateur.
Or, son boulot à elle se passe sur l'ordinateur.
Elle rentre chez elle, allume son ordinateur. Bras bloqués.
Elle prend son téléphone portable, envoie un SMS. Bras pas bloqués.
Elle ouvre son livre de recettes de cuisine. Fait un plat d'endives au jambon et béchamel. Bras pas bloqués. Change la litière du chat. Se lave les cheveux. Bras pas bloqués. Enfile une longue robe, allume des bougies, goûte les endives. Bras pas bloqués.
Le lendemain, elle arrive au bureau, guillerette.
Ouvre la porte, répond au téléphone à la place de la réceptionniste coincée dans le métro, fait signe à sa chef que tout est rentré dans l'ordre, agite les bras pour prouver sa bonne foi, avale une tasse de thé et va s'asseoir devant son ordinateur.
Bras bloqués.
Sa chef ne trouve pas ça drôle du tout.
Que va t-on faire si elle ne peut plus travailler ?
Si ses bras font la grève ?
Elle appelle un électricien. Teddy se présente. Un corps de surfeur, une bouille de Cool Raoul, un ticheurte qui proteste contre les poissons nourris au mercure et un sourire qui part en biais d'une oreille à l'autre. Il inspecte l'ordinateur, ne décèle rien de louche, regarde Alicia et lui demande d' expliquer quand exactement ça bloque.
- Quand je m'approche...
- Et c'est embêtant ?
- Ben... c'est mon outil de travail !
- Vous ne savez rien faire d'autre ?
- La cuisine...
Alors ils passent un contrat. Alicia cuisinera et Teddy tentera de savoir pourquoi les bras se bloquent.
Pendant trois mois, Alicia cuisine.
Pendant trois mois, Teddy démonte les fils et l'ordinateur...
Pendant trois mois, ils se parlent, boivent du vin rouge, du vin blanc, regardent des vieux feuilletons à la télé, savourent des tomates à la provençale, des calamars aux champignons, des moules à la crème.
Et s'embrassent…
Enfin, un soir, Teddy déclare à Alicia qu'ils vont devoir se quitter. Il part vivre au Canada. Il ne supporte plus la ville. Il a besoin d'espace, d'air frais, de sapins qui oscillent sous le vent, de pluie fraîche qui rince, besoin de prendre sa planche et les vagues.
Il explique aussi qu'à l'origine, il n'était pas électricien. Il sortait d'une grande université, travaillait dans une banque, gagnait beaucoup d'argent et soudain, à 35 ans, sa tête s'est bloquée. Elle ne voulait plus rien entendre. Plus rien comprendre. Il regardait les chiffres et les bilans comme des pantins qui dansaient sous ses yeux et ne savait plus faire une addition.
Alors il avait suivi une formation d'électricien. Il avait changé de vie.
Il ajoute qu'on peut changer de vie plusieurs fois, que le Canada est friand d'électriciens, de professeurs de yoga, de femmes aux fourneaux, alors pourquoi ne partiraient-ils pas ensemble ?
Si Alicia voulait bien quitter Londres, son agence littéraire, ses manuscrits, ses cocktails, les foires du livre...
Alicia a dit oui.
De toute façon, ses bras avaient déjà dit oui depuis longtemps...

