Dans ma tête, en ce moment, se balance un mot anglais: "vacancy". L'affichette, posée sur la porte des motels américains, qui prévient s'il y a des chambres libres ou pas. "No vacancy", on relance le moteur de la voiture sur un highway, "vacancy", on pousse la porte et on tend la main pour prendre une clé. On entre dans une chambre, on aperçoit le lino, souvent jaune, la salle de bains souvent verte et les serviettes toujours marron.
Un film démarre. Anthony Perkins est dans la douche. Sa mère empaillée l'attend à la maison... Danger !
Vacancy, vacances, vaquer dans l'anse, vaquer en vrac dans l'anse de l'été comme un pantin désarticulé.
Ne plus porter de montre, ne plus avoir d'horaires, déjeuner à 16 heures, dîner à 22 heures, ne plus faire attention au temps… se caler sur le soleil, les marées, le premier chant de l'oiseau à l'aube blanche.
Ne rien faire. Laisser passer les heures, étonnée. En toute légitimité. Sans se faire piquer, réprimander, tourmenter. Sans arriver nulle part, essoufflée.
Ne rien faire…
Je suis en Normandie et je ne fais rien.
Si, j'ai fait le ménage et j'ai failli faire brûler la maison… j'ai voulu nettoyer une vieille casserole au fond noirci avec de l'eau Écarlate et j'ai décidé que ce serait encore mieux si je mettais la casserole sur le feu. Le résultat fut étonnant. La casserole s'est transformée en brasier ardent et j'ai pu vérifier que c'était très difficile d'éteindre un feu. J'ai couru dans le jardin, la casserole-torche à la main. J'y ai laissé des mèches de cheveux, un plafond charbonneux et des cloques de méduse sur les mains. La casserole a fini à la ferraille, moi, à la pharmacie.
Bien moins dangereux : j'ai "crée" un jardin anglais. Un jardin débraillé avec des plantes qui poussent tout droit, n'importe où. Soi disant. Parce que le désordre est organisé. Des plantes aux noms d'héroïnes. La Lavatera "Princesse de Ligne" ou la "Panicum Virgatum Squaw"… Ces deux-là m'inspirent un début de roman et j'imagine la rencontre improbable d'une princesse hautaine et poudrée au siècle des Lumières et d'une vierge Indienne paniquée, ramenée à Paris dans les cales d'un bateau...
On dispose, on déplace, on plante des herbes folles, des clématites, des rosiers, des graminées, des hortensias, on sème du gazon, on imagine un désordre insolent et beau et c'est aussi excitant que de chercher un mot, une idée, une réplique de roman... cela exige le même temps, la même patience, le même soin. Il n'y a pas loin de la botanique à l'écriture.
En allant à la recherche de ma princesse poudrée et de ma squaw paniquée, dans la jardinerie, je suis tombée amoureuse d'une table en bois. En bois brut. Ou en planches si vous voulez… Je suis retournée la voir plusieurs fois en soupirant devant sa beauté si simple.
La beauté doit-elle être simple ou compliquée ?
La table danse dans ma tête et je me demande comment la recopier.
Avec les gens du village, on se retrouve sur le pas de la porte en ouvrant les maisons. Ou à l'épicerie. On fait le point, on passe en revue l'automne, l'hiver et le printemps, les ragots du village, les drames et les pas drames et on commente avec des mines de femmes au courant de la vie...
Voilà de quoi est fait mon début d'été.
Paresseux, si paresseux… et si bon !
Vacancy, le panneau oscille doucement dans ma tête et je reste là à le regarder en me balançant sur un rocking-chair. Indéfiniment....

