Une grosse baleine échouée sur la plage...

La semaine prochaine, je pars m'affaler sur une plage face à la mer et respirer et respirer et ne rien faire. Ne rien faire ! Mon rêve. Ne pas répondre au téléphone, ne pas répondre quand on me parle, ne pas répondre quand on me demande, quand on me conseille, quand on…
Fermer les oreilles.
Ne rien faire.
 
Les derniers mois d'écriture des Écureuils, j'avais l'étrange sensation de me vider. Ou pour être précise : de prendre toutes les forces en moi pour les jeter dans le livre, dans les personnages. Je les nourrissais tous à la becquée. Je sentais ma peau, mon sang, mes cheveux, mes dents se dévitaliser au profit du livre. Ce n'est pas des noisettes que dévoraient mes écureuils, c'était ma propre chair… Je me regardais dans la glace et je voyais mes cheveux s'affaisser, mes yeux s'enfoncer, mes joues tomber, je devenais floue. Est-ce possible, docteur ?
 
Le grand Honoré est mort à 51 ans d'avoir bu trop de cafés pour tenir, écrire… et d'avoir oublié de dormir. Quand on écrit, on ne s'économise pas. On donne tout à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Alors faut-il s'économiser et privilégier la vie, la vie réelle ? Ou ne pas compter et tout donner ? Le hic, c'est qu'on n'a pas vraiment le choix. Si on veut que ça "sonne", que ça "sonne plein", il faut donner, donner… Et tant pis, si on puise directement dans ses forces vives tout le temps sans compter…
Tant pis si on finit flapie, usée, bonne à jeter à la poubelle.
Tant pis si on se retrouve comme une imbécile à sniffer les épluchures des gommes Staedtler avec nostalgie… Ces filaments sales et gris, c'est eux, encore !
J'exagère ? À peine.
 
N'empêche, n'empêche…
Quand le manuscrit est fini, lu et relu, corrigé, emporté à l'imprimerie, on se retrouve idiote et vide face… au vide.
Et ce moment-là est terrible.
Ils sont passés où, tous ces gens que j'aime et que je retrouvais chaque matin en entendant le cling joyeux de l'ordinateur ? Ces personnages à qui je tricotais chaque jour de nouvelles aventures, de nouveaux sentiments.
Ils ont quitté ma tête et ils m'ont laissée.
Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne sont plus là et qu'ils me manquent cruellement. C'est comme si toute ma famille m'avait abandonnée d'un coup.
Je les portais, ils me portaient. On était liés. Un pacte de vie et d'appétit. Mais quand une partie se retire, l'autre se retrouve soudain vide et déboussolée.
C'est comme une séparation, un divorce, une rupture…
 
Il y a des hommes et des femmes qui se jettent tout de suite dans une nouvelle histoire d'amour…
Il y a des écrivains qui recommencent tout de suite un autre livre…
 
Je n'ai plus d'idée, plus d'envie, plus de force. J'ai 150 ans et l'entrain d'une baleine échouée sur le sable…
Alors je vais aller faire la baleine pour de bon.
M'échouer sur le sable pour de bon.
Et je reviendrai légère dansant la tarentelle !

Promis !