C'était vendredi. Je sortais déjeuner…
J'ouvre la porte de l'immeuble, sors dans la rue, hume le temps, grand soleil froid, traverse le premier passage piétons, dis bonjour au monsieur du café tabac, Alex, "ça va, ma belle ? ça va, mon beau ?" et aperçois une vieille dame branlante qui traverse en zigzagant au milieu des voitures qui freinent.
Je ferme les yeux : elle va se faire écraser…
Les rouvre : elle est toujours vivante et est revenue sur le trottoir…
Elle m'aperçoit, s'accroche à mon bras et me demande de l'aider à traverser.
Je suis en retard, très en retard, mais je lui prends le bras et la guide…
Arrête le flot des voitures. Fais rempart de mon corps.
Arrivées de l'autre côté, elle ne lâche pas mon bras.
Elle me montre une autre rue à franchir et me pousse en avant.
- C'est que j'ai un déjeuner et je suis déjà très en retard… je proteste en culpabilisant.
Elle ne m'entend pas et se cramponne à moi.
- Je vais chez le coiffeur, elle me dit comme si cela était évident. C'est un peu plus loin et je n'y arriverai pas toute seule…
Elle lève les yeux vers moi. Ils sont bleu vif et malicieux. Elle a un sourire de femme qui fut très belle et l'est toujours. Un beau sourire. Une masse de cheveux blancs. Un joli manteau rouge et une robe vert pomme. Elle ne s'habille pas en noir et en gris comme tout le monde dans la rue.
- Je sors de l'institut de beauté où je me suis fait faire les ongles des mains et des pieds et maintenant cap sur le coiffeur…
Elle tangue à droite, elle tangue à gauche, mais dans sa tête tout paraît bien droit.
Et elle me tient d'une poigne ferme. Même si je le voulais, je ne pourrais pas me dégager !
- Vous savez, à mon âge, elle ajoute, faut pas se laisser aller une seconde ! Sinon, c'est fini vous êtes un vieux croûton… Vous ne me demandez pas mon âge ?
- C'est très mal élevé de demander ça à une femme…
- Mais il y a un âge où on peut… alors vous me demandez ?
Je m'exécute. Elle redresse la tête fièrement :
- 88 ans…
- Ouaou ! 88 ans et vous allez vous faire peindre les ongles des mains et des pieds et vous courez chez le coiffeur !
- Oui parce que ce soir, je vois mon ami. Mon tendre ami… Lui aussi, il doit se préparer… On se voit tous les quinze jours et c'est une fête.
Elle parle, elle parle… Les petits fours qu'elle achète, le champagne qu'il apporte, les fleurs, les vieux 33 tours qu'ils passent et repassent…
Et je traverse une rue, deux rues, trois rues, m'engage dans un boulevard et la dépose devant son coiffeur…
Tant pis, je serai en retard. Carrément en retard…
Je lui demande si elle habite dans le quartier et si elle veut que je lui fasse des courses de temps en temps puisqu'elle a du mal à traverser…
Soudain elle se dégage et me regarde, méfiante.
Ne répond pas.
Je comprends : elle a peur que je la détrousse, la dévalise…
Je suis un peu triste…
Je n'ose rien ajouter.
Et je m'en vais. Définitivement en retard.
Quand j'aurai 88 ans, je me souviendrai de cette dame branlante qui courait d'un institut de beauté chez le coiffeur pour être belle pour son homme !
Et je courrai aussi…
Sinon, sinon…
J'ai fini de relire les épreuves imprimées. Le premier jeu d'épreuves. 848 pages. Mes jeux Olympiques à moi !
Et je serai au Salon du Livre fin mars pour signer les tout premiers exemplaires sortis des presses, tout chauds, tout frais ! le mercredi 31 mars à l'heure du déjeuner… de 12 h30 à 14h…
Et le 30 mars aussi, le mardi soir, je signerai des livres… mais là, si j'ai bien compris, les Écureuils ne seront pas encore arrivés… Alors je dédicacerai des Crocodiles et des Tortues et tous les autres…
Je vous redirai tout ça quand tous les plans seront arrêtés et les dates définies…
Je mettrai aussi sur le site les dates et les lieux des autres déplacements et autres signatures.
Histoire qu'on s'aperçoive et qu'on se cligne de l'œil…

