Je m'endors chaque soir avec mon vieil Honoré. Il vient s'asseoir à mon chevet et on bavarde. Enfin… c'est surtout lui qui parle, moi, j'écoute.
Je lis ses "Lettres à Madame Hanska". C'est un gros livre aux éditions Bouquins qui me suit partout depuis des années et des années. Ses pages ont jauni, les marges sont constellées de points d'exclamation, des phrases entières soulignées au crayon.
C'est un de mes livres de chevet.
Il raconte à sa fiancée lointaine, réfugiée dans ses terres ukrainiennes, la naissance de ses livres, un voyage en diligence, une femme qui pleure en silence contre la vitre, un dîner en ville d'où il rapporte une anecdote, il y raconte aussi par le menu son travail de bagnard attaché à sa table. Son record : un mois sans se laver ni se faire la barbe !
On peut l'ouvrir n'importe où, on l'entend souffler, suer, se plaindre de ses soucis d'argent (souvent ! souvent !), de la charge de travail harassante qui pèse sur ses épaules ou demander humblement un avis, une correction.
Jamais homme ne fut plus modeste.
Il supplie Madame Hanska de lui corriger ses manuscrits.
"Soyez brève dans vos arrêts, mettez : mauvais ou phrase à refaire."
Il agissait de même avec Madame de Berny, son autre grand amour, et quand elle lui demandait de supprimer un passage qu'elle trouvait inutile, "j'effaçais pieusement les cent lignes qui déparaient cette création et je n'en ai pas regretté une seule..."
Nous sommes en 1837. Il raconte que les dîners parisiens sont décimés par la grippe… et que lui-même a dû rester dix jours au lit. "Cette grippe arrête tout. Il y a eu plus de 500 000 personnes grippées." Que c'est très regrettable car il croule sous le travail et que, même en travaillant dix-huit heures par jour, il en a encore pour deux ans de bagne. Puis, il prendra des vacances et ira la voir en Ukraine…
En attendant, il lui écrit.
Il se plaint beaucoup, sûrement pour se faire pardonner d'être absent.
Il se plaint que ses livres sont piratés !
"Mes travaux sont peu compris, peu appréciés. Ils servent à enrichir la Belgique et me laissent dans une profonde misère."
En effet, les contrefaçons belges de ses œuvres se multipliaient et il avait pu constater que ses admirateurs le lisaient dans des éditions pirates qui ne lui rapportaient pas un sou.
Son copain, Chateaubriand, n'est pas mieux loti que lui.
"Chateaubriand meurt de faim, il a vendu son passé d'auteur et il a vendu l'avenir. L'avenir lui a donné 12 OOO francs de rentes tant qu'il ne publie rien, 25 000 quand il publiera. C'est pour lui la misère et il a 70 ans, âge auquel tout génie est éteint."
Lui, Balzac, a 38 ans et "ma tête se couvre de cheveux blancs".
Au milieu de ses plaintes, de ses problèmes d'argent, il y a des fleurons de phrases comme celle-ci : " Ainsi aime t-on deux fois, la première en réalité, la seconde en souvenir"… ou 'Il n'y a que les êtres méconnus et les pauvres qui sachent observer parce que tout les froisse et que l'observation résulte d'une souffrance. La mémoire n'enregistre bien que ce qui est douleur."
Bref, on cause, on cause, je l'écoute et je me régale…
Sinon ?
J'ai atteint hier la page 619…
Mon état mental s'aggrave de jour en jour.
Je mords si vous vous approchez…
L'autre soir, je regardais, avachie et atone, la télé quand soudain, quelqu'un a traité la reine d'Angleterre d'"imbaisable". Mon sang a centrifugé ! Comment ? On osait parler ainsi de la grand-mère de Gary ! J'étais prête à sortir l'épée et courir trucider le manant sur le champ !
Je me suis reprise à temps…
Trois petites notes de musique...
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