Au cours d'une soirée passée avec Jules Sandeau, Balzac aurait écouté distraitement ce dernier lui exposer l'état de santé de sa mère malade et il aurait eu la réplique suivante :
- Tout cela est très bien, mais ça ne me dit pas qui Eugénie Grandet va finalement épouser…
J'en suis arrivée à peu près au même point…
Vous pouvez m'annoncer à peu près n'importe quoi, et je vous répondrai, c'est très bien, mais ça ne me dit pas où vont "échouer" Philippe, Joséphine, Shirley, Oliver, Hortense, Gary, Zoé, Henriette, Chaval, la Trompette, Becca, Alexandre, Marcel, Josiane, Junior et tous les autres qui galopent à bride abattue dans ma tête.
PAGE 580…
J'approche de la fin. Les personnages le sentent et s'emballent. Faut leur tenir les rênes serrées sinon chacun court pour soi, prend des chemins de traverse, refuse de franchir les obstacles… C'est un tintamarre dans ma tête, une cohue, un charivari !
Alors, je vais voir la mer…
C'est ma grande distraction de la journée. Est-elle plate, grise, agitée, vert huître, bleu Tropique, marron bougon ?
Je marche, je marche vite. Cela m'aide à penser.
Je pense avec mes pieds.
Hier après-midi…
J'avais atteint la fin d'un chapitre et je devais passer à un autre.
Pour cela, il faut respecter le mouvement d'ensemble… Le lent cheminement des personnages, leur épanouissement, leur repli possible, les prendre tous ensemble en bouquet, les défroisser, les répandre, les respirer, les assembler, les redresser…
Il faut donc passer de la station assise devant l'ordinateur à la station debout pour imprimer un mouvement…
J'avançais donc en regardant mes pieds…
Le chien Chaussette ouvrait la marche, la queue en l'air, l'air affairé. Poussez-vous, je suis le fier héraut et je veille sur elle qui rumine... Prière de ne pas lui parler !
Je regardais mes pieds pour n'attraper aucun regard, n'avoir aucune obligation de répondre à la moindre question, même pas "quel temps magnifique, n'est-ce pas ?" où il suffit de sourire et de hocher la tête…
Rien. Je voulais le blanc intégral dans ma tête afin de laisser le prochain mouvement s'installer majestueux et libre et ouvrir un chapitre, deux, trois… Voire une symphonie de chapitres dans le meilleur des cas !
Je suis allée jusqu'à la mer en regardant mes pieds.
Face à la mer (qui, elle, ne parle jamais, ne pose pas de question, ne demande pas "alors t'en es où ? Ça avance ?"…) je suis restée bien droite, assise sur les galets. Il faisait beau. Des gens se baignaient, des enfants en culotte et ticheurte Petit Bateau faisaient des pâtés de sable (c'était marée basse…).
Je ne peux pas me baigner. J'ai une otite. Comme Chaussette en juillet…
Interdite de baignade pendant trois jours et des antibiotiques.
J'ai regardé la mer, je me suis laissé envahir par le lent mouvement de l'eau et le chapitre suivant est venu se poser… Innocemment, légèrement, délicatement comme un voile qui s'ouvrait, un début de notes...
C'était bon, mais bon…
Merci, la mer !
Je suis remontée vers mon bureau, vers la station assise où la tête se remet à penser…
Fallait pas me parler sur le chemin du retour.
Alors j'ai repris le tête-à-tête avec mes pieds…
Il fait un temps d'été. Et je suis toujours en Normandie…
Trois petites notes de musique...
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