C'est pas de ma faute, si je donne plus de nouvelles depuis dix jours !
C'est Shirley. Elle me prend la tête. Elle veut absolument me faire comprendre quelque chose et, moi, je n'arrive pas à l'entendre… Pourtant, je tends l'oreille. Je la suis pas à pas, j'entre dans sa tête, je monte sur sa bicyclette, j'épouse sa colère (elle est très en colère !) et je pédale dans Londres. Je ne la quitte pas d'une semelle. Elle me dit des choses, mais je ne les entends pas…
Je tourne autour d'elle. Je m'énerve. Elle s'énerve. Et elle bloque des quatre fers si je menace d'aller m'occuper des autres en attendant… Parce que je lui dis, réfléchis, sois plus claire, je reviendrai quand tu pourras m'expliquer.
Rien à faire. Elle est là, dans ma tête et ne me lâche pas.
Le matin, je me lève, je pense à elle. Je bois ma tasse de thé, je pense à elle, donne son morceau de biscotte beurrée à Chaussette, je pense à elle, sors voir le temps qu'il fait… elle est sur mes talons. Descends à la plage. Elle boude sur les galets parce que je vais me baigner…
Elle jette des pierres dans l'eau.
Pourtant, même dans l'eau, je m'agite en cherchant le début d'une explication…
Je remonte à la maison, prends une douche chaude, elle bat la semelle dans la salle de bains, l'air de dire "et moi, et moi, et moi ?".
Ça va, j'arrive ! je lui crie dans mon peignoir blanc tout chaud.
Un peu de crème à la rose du docteur Hauschka (la meilleure pour la peau !) sur le bout du nez, de l'huile d'Argan partout, partout, un jean, un pull et hop ! devant l'ordinateur.
Devant Shirley qui recommence à me prendre la tête.
Qui bloque mes doigts sur le clavier…
C'est pas ça, c'est pas ça, cherche un peu…
T'es pas claire, je lui dis. C'est quoi, ton problème ?
Parce que je sens bien qu'il y a un problème… Elle est tout le temps en colère. Mais je ne sais pas lequel…
Alors je reste là, abrutie devant les touches noires.
Et le temps passe…
J'ose un mot, elle me tape sur les doigts, "pas ça, pas ça !"…
Je recommence à bailler aux mouettes. Regarde le ciel bleu et trois nuages. La pelouse jonchée de pommes rouges. Suce mon embout de cigarette plastique (j'ai re-arrêté de fumer pour la millième fois !), patiente en écoutant Jacques Loussier qui joue Jean-Sébastien Bach. Ça ne l'apaise pas. Elle me tourne autour, me houspille, me tire par les cheveux…
Quand je pense qu'il y a des gens qui s'imaginent que j'écris facilement ! Connaissent pas Shirley…
Un jour passe, deux jours, trois jours…
Je relis ce que j'ai fait pour me donner de l'élan. Joséphine, Zoé, Garibaldi, Hortense, Nicholas, Gary, Jean le Boutonneux (un petit nouveau !)… Eux, je les entends, je les comprends. Nous marchons main dans la main. D'un pas allègre.
Mais…
Je bute toujours sur Shirley.
Elle a raison, je sens bien qu'il y a un truc qui m'a échappé…
Mais quoi ?
Et puis, hier soir, miracle de la vie, merveille de l'écriture, délice de l'esprit, une phrase me tombe dans la tête… J'étais courbée sur l'ordinateur, hagarde, au bord de m'endormir de fatigue, quand j'entends un truc comme ça :
"D'ailleurs comment pourrais-tu me comprendre alors que moi, je ne me comprends pas ?"
Je tressaille ! Qui va là ? Qui parle ?
C'est le début d'une piste !
C'est une voix d'homme…
Le père de Shirley… dans une lettre à sa fille… c'est ça ? Oui, c'est ça. Je vois l'enveloppe. Une enveloppe bleue. Une lettre jamais envoyée…
Je tiens un indice…
Mais l'homme n'en dira pas plus… Il s'éloigne. Hep, vous là-bas ! Revenez !
Il est dix heures du soir. Je titube jusqu'à la cuisine, mange un œuf coque (pas long à faire), du thon en boîte, (ça rassasie…), rumine ma phrase. Croise les doigts pour que la nuit porte conseil comme dit le proverbe et, ce matin, vêtu de mon peignoir blanc et d'un bon pull (!!) je repars me baigner et d'autres morceaux du puzzle apparaissent…
J'ai pas encore trouvé…
Mais je tiens un bout du fil de la tapisserie Shirley…
D'ailleurs, ce matin, sur la plage, elle boudait pas, elle n'a pas jeté des galets dans l'eau…
Elle attendait que j'aie fini de sauter dans les vagues…
Peut-être que tout à l'heure, quand je vais me remettre à écrire, elle va me murmurer la fin du mystère.
De son mystère…
Trois petites notes de musique...
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