Mais que vous dire ?
Que vous dire qui ne vous fasse pas bâiller d'ennui ?
Soupirer "ah ! j'aime encore mieux être charcutière chez Shopi ou lanceuse de javelot dans la banlieue d'Oslo qu'écrivain en Normandie !" Parce quand on débite des tranches de jambon ou qu'on prend son javelot en main, au moins, il se passe quelque chose dans la vie… On voit la tronche des gens, on discute le bout de gras, on parle à son entraîneur en survêtement.
Moi, je me parle à moi-même.
Et à tous mes personnages…
Et encore, je ne parle pas tout haut pour ne pas entendre le son de ma voix et personne qui me répond ! Je parle à des gens qui n'existent pas et qui pourtant remplissent ma vie.
Je vous explique (c'est une expression que j'aime beaucoup en ce moment !) :
Hier, je me couche, heureuse d'avoir bien œuvré, d'avoir tenu tout ce petit monde en place, d'avoir été un vrai chef d'orchestre, je m'allonge dans mon lit avec un grand soupir de travailleuse fourbue, je rêvasse un peu, regarde le plafond de ma chambre, les figures cachées dans les rideaux (il y a plein de gens dans mes rideaux !), j'éteins la lumière, me cale dans mon oreiller bien comme j'aime et voilà que Shirley revient ! Elle s'assied au bout du lit et me dit "mais ce n'est pas comme ça que ça va se passer ! Pas comme ça du tout, je t'explique…"
Et me voilà, les yeux grand ouverts à l'écouter…
À attraper mon carnet qui dort pas loin de moi, mon bic bleu et à griffonner comme une folle ce qu'elle me raconte. Mais bien sûr ! Elle a raison… Je ne lui ai pas laissé toute la place dans sa nuit d'amour avec…. Je me suis intercalée, moi et mes idées de folle romantique ! J'ai oublié que c'était Shirley et pas moi qui roulais dans le lit avec… L'amour, ce n'est pas simple comme une lettre à la poste, tu le sais bien enfin ! Tu aimerais bien que ce soit simple comme une lettre à la poste, mais Shirley, elle, elle sait…
Et c'est parti, je rumine, je rumine, j'écris des notes folles que je n'arriverai pas à relire le lendemain matin et j'éteins deux heures après…
Et c'est comme ça tout le temps…
Je me fais une tasse de thé, rumine, rumine en écoutant l'eau chanter dans la bouilloire et je vois la scène à écrire différemment…
Voilà pourquoi il faut tant de temps pour écrire.
Il faut laisser infuser. Ne rien précipiter. Se dire que même lorsqu'on n'a pas l'air de travailler, on travaille encore. On écrit malgré soi. Il faut juste laisse la place au temps de se faufiler et de mûrir les belles idées, les belles phrases qu'on a en tête, de les infléchir, les modifier.
De tout changer, parfois.
On ne peut pas faire l'économie de ce temps-là.
Alors forcément, on est sauvage, on a tendance à vouloir mordre l'employé d'EDF qui vient relever le compteur pile quand on est dans une scène qui tiraille, tiraille… Lui dire où est l'emplacement du compteur, faire un sourire, une pause dans la scène et si elle s'évaporait à cause de l'uniforme bleu du monsieur ?
On a peur, un peu…
On souhaite qu'il s'en aille vite, vite…
La nature, elle, ne dérange jamais. Les branches qui s'agitent, les feuilles qui tremblent, le vent qui souffle, les pommes rouges qui tombent, les marées qui montent et qui descendent, les galets qui roulent, les bouts de falaise qui s'écroulent… Tout cela berce, accompagne, soutient l'effort, l'élan.
Mais les humains qui vous parlent, vous posent des questions, tendent la main, tendent la joue… ils pèsent des tonnes !
Tout est si fragile dans la tête, si fragile. Tout tient en équilibre, un équilibre périlleux qui ne demande qu'à s'écrouler.
Cela va faire trois mois que je vis, enfermée dans ma petite maison normande, et j'y suis bien, toute seule , avec vos mails d'amour qui me réchauffent le cœur quand je fais une pause, que l'eau chante dans la bouilloire…
Ce soir, c'est récré. Ce soir, c'est "24 heures chrono" sur Canal + et je veux bien que Jack Bauer me distraie. Je l'aime toujours ce vieux Jack aux mâchoires serrées, aux yeux enfoncés dans la douleur, aux muscles d'acier trempés de Pittsburgh ! Shirley ne viendrait pas me tirer par les pieds quand Jack Bauer est là. Maximum respect !
Et puis Jack Bauer, à 22 heures 10, c'est terminé…
Et alors, ils reviennent tous reprendre leur place et m'empêchent de dormir paisiblement dans mon lit.
Trois petites notes de musique...
Découvrez la playlist de Pancolk

