Moi quand je serai grande, j'épouserai Tchekhov.
On vivra dans une grande maison avec Balzac et Colette et on parlera écriture tout le temps. Nuit et jour, jour et nuit. Je lui arracherai ses feuillets pour voir "comment il fait", j'étudierai ses ratures, on boira de la vodka et on discutera le bout de gras…
Je vous explique…
Dans ma maison en Normandie, il y a des livres partout. Des BD, des romans, des biographies, des essais, des livres de cuisine, des manuels de "comment monter une douche de jardin" etc… On quitte une pièce pour une autre et on emporte le livre qu'on tient à la main. Quand on l'a fini, on le laisse sur place : dans les escaliers, dans un tiroir, sous le lit, au bord de la baignoire, dans les cabinets, dans le jardin… rarement sur les étagères d'une bibliothèque. Et il n'est pas rare que j'en retrouve un à califourchon sur la branche d'un arbre…
Donc l'autre jour, coincé derrière un tuyau de salle de bains, je repère un livre. Je l'extirpe et découvre... une biographie de Tchekhov par Henri Troyat. Ah ! Ah ! je me dis, ainsi il était là, ce livre que je cherchais partout…
Je l'ouvre et je tombe sur des passages que j'avais soulignés quand je le lisais. Je souligne souvent des passages dans les livres. Pas dans les beaux livres qui m'intimident, mais dans les livres de poche, j'y vais carrément au Stabilo… Je souligne une phrase, la lis à haute voix, je me la mets en bouche et je la récite toute la journée, exaspérant mon entourage mais distillant ainsi en douce un chapelet de mots délicieux, de tournures spirituelles, de pensées à digérer lentement.
Et qu'est-ce que j'avais souligné alors des propos de mon futur époux ?
Des perles de conseils pour un écrivain…
J'en ai retrouvé quelques-uns et, comme je suis partageuse, je vous les offre à mon tour…
"Dans les descriptions de la nature, il faut s'accrocher à de minuscules détails et les grouper de telle façon qu'après la lecture, quand on ferme les yeux, cela fasse un tableau... Dans le domaine psychologique, encore des détails. Dieu te préserve des lieux communs. Le mieux est d'éviter les analyses des états d'âme du héros. Il faut s'arranger pour qu'on les déduise de ses actions".
Cette pensée-là, quand on écrit, est à mâcher et remâcher cent fois…
Au sujet de sa pièce de théâtre, "Ivanov" : "je termine chaque acte comme je le fais pour mes nouvelles : tous les actes se déroulent doucement, tranquillement, mais, à la fin, je tape sur la gueule du spectateur. J'ai concentré mon énergie sur quelques passages vraiment forts et marquants, en revanche, les passerelles qui unissent ces différentes scènes entre elles sont molles, banales, insignifiantes..."
En parlant de sa nouvelle "La steppe" : "Ce qui me rend fou, c'est qu'il n'y a dans mon récit aucun romanesque. Une histoire sans femme est comme une machine à vapeur sans vapeur."
Ou…
"Je n'ai toujours pas de position politique, religieuse ou philosophique affirmée, je change tous les mois, c'est pourquoi je suis obligé de m'en tenir à raconter comment mes héros aiment, se marient, font des enfants, meurent et comment ils parlent."
Ou en parlant du métier d'écrivain : "Soyons des gens ordinaires".
Ou…
"Un artiste ne doit pas être le juge de ses personnages ni de ce qu'ils disent mais seulement le témoin impartial. Mon affaire, c'est de savoir distinguer ce qui est important de ce qui ne l'est pas, de savoir éclairer les personnages et parler leur langue. Il est mauvais qu'un artiste s'attaque à ce qu'il ne comprend pas. Pour les questions spécialisées, il y a les spécialistes. L'affaire des spécialistes est de traiter de la communauté rurale, de l'avenir du capitalisme, des dangers de l'ivrognerie, des bottes, des maladies gynécologiques. Mais l'artiste ne doit traiter que ce qu'il comprend."
Ou…
"Un écrivain a le droit, et même le devoir de nourrir son oeuvre avec les éléments que lui fournit la vie. Sans cette osmose constante entre la réalité et la fiction, la littérature mourrait de sécheresse".
Dans une lettre à Gorki, il écrit "quand vous décrivez une chose, vous la voyez et vous la touchez avec vos mains."
Toujours à Gorki : "vous avez tant de mots déterminants que l'attention du lecteur a de la peine à s'y reconnaître et qu'il se fatigue. Quand j'écris "l'homme s'assit dans l'herbe", ma phrase est facile à comprendre parce qu'elle est claire et n'arrête pas l'attention. Au contraire, ma phrase est difficile à comprendre et assez pesante si j'écris : "Un homme grand, à la poitrine étroite, de carrure moyenne, à la barbiche rousse, s'assit dans l'herbe verte déjà foulée par les passants, il s'assit silencieusement, jetant autour de lui des regards timides et craintifs". Cela ne pénètre pas immédiatement dans l'esprit; or la littérature doit y entrer tout de suite, en une seconde."
"On peut inventer tout ce qu'on veut mais on ne peut pas inventer la psychologie et chez Gorki, on rencontre précisément des inventions psychologiques. Il décrit ce qu'il n'a pas senti."
Gorki, piqué, lui répond : "vous traitez les hommes avec une froideur diabolique. Vous êtes indifférent comme la neige, comme la tourmente."
Et Troyat d'ajouter : "Doué d'une intuition exceptionnelle, Tchekhov comprenait dans un éclair la psychologie d'autrui et en nourrissait son oeuvre. Mais cette disponibilité constante n'engageait pas son être profond. L'oeil vif et la tête glacée, il vivait sous une cloche de verre. Même ceux qui croyaient le toucher se heurtaient, tôt ou tard, à cette paroi transparente.... Sa seule passion, c'était la littérature. En écrivant, il avait l'impression d'arrêter la course du temps."
Je suis ressortie, toute vivifiée par ce tête à tête avec Anton. L'ai pris sous mon bras et l'ai remis à sa place : dans la bibliothèque. Avec tout mon respect, mon admiration et mon amour…
Et je suis retournée à mon tome 3 qui avance à la vitesse d'une tortue en regrettant qu'Anton ne soit pas dans la pièce d'à côté pour que je puisse lui lire à voix haute des passages…
Trois petites notes de musique...
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