Ted et Joan...

L'été meurt doucement et les vacanciers repartent…
Ils se retirent comme la marée et on retrouve la vie d'avant…
L'écume est partie.

Je suis toujours là. Sous l'écume. Le dos courbé sur l'ordinateur. La nuque de plus en plus raide, les épaules douloureuses. La tête qui dodeline.
J'écris. J'écris…
Avalée par mes personnages, leurs histoires, leurs états d'âme. Plus une minute à moi ! Chacun me réclame à grands cris et je ne sais plus où donner de la tête. Ils sont devenus grands maintenant et avancent tout seuls. Ont juste besoin de moi comme porte-voix. Me harcèlent pour que je leur consacre tout mon temps. Me houspillent. Boudent quand je les délaisse pour passer à un autre. Me tirent par la manche, réclament "et moi, et moi ! je suis plus intéressant que les autres !"
Parfois, j'ai l'impression d'être écrasée sous une avalanche…
Je vous préviens : le livre va faire mille pages.

Ted Kennedy est mort.
Je l'avais rencontré pendant les primaires démocrates à New York. En 1980. Il s'était présenté et Match m'avait demandé de faire un portrait de lui. J'avais suivi sa campagne pendant quelques jours et vécu les dernières heures (juste avant les résultats) en sa compagnie. Personne ne faisait attention à moi : j'étais une journaliste étrangère, donc pas importante. Une grande blonde qu'on prenait pour une attachée de presse ou une hôtesse. Une sorte de pot de fleurs. Cela m'allait très bien, j'allais partout, écoutais tout, me dissimulais derrière les vrais pots de fleurs et ramassais des détails qui valaient leur pesant de cacahuètes ! La violence des campagnes politiques, les coups bas, les alliances, les coups de poignards déguisés en caresses, les sourires dents blanches devant la presse et les grimaces quand le rideau tombait…

C'est ainsi qu'on devient romancier. En devenant pot de fleurs avec des yeux et des oreilles. En observant la vie des gens. Qu'ils tiennent un bar-épicerie ouvert la nuit dans un quartier mal famé de Manhattan (où j'habitais alors…) ou qu'ils s'appellent Ted Kennedy et ses hommes de campagne.

Ce soir-là donc, Ted Kennedy avait remporté les primaires de New York (il était opposé à Jimmy Carter). Son "staff" était excité et heureux, on se congratulait, on se donnait de grandes tapes dans le dos, on hurlait des bravos, on embrassait tout un chacun. Même les pots de fleurs.
L'histoire des Kennedy repartait…
Dans le hall du Waldorf Astoria, un grand hôtel de New York, la presse attendait le candidat heureux et Ted Kennedy cherchait sa femme.
Joan. Il fallait qu'elle soit à ses côtés pour célébrer la victoire. Pour la photo. Pour les journalistes. Pour la légende.

Joan. Une ravissante blonde, délicate, élégante, issue d'une bonne famille de la côte Est qui posait avec Ted et ses enfants dans les magazines. Racontait combien elle était heureuse, combien elle aimait son mari, comment elle l'aidait tout en tenant sa maison, en élevant ses enfants. Le pendant de Jackie en plus sage, plus effacée, plus douce, plus fragile.
C'était l'image que j'avais d'elle. Bien sûr, je savais que le couple avait des problèmes, on disait qu'elle buvait pour échapper à la pression, au clan Kennedy, au destin politique imposé par la famille. Pour oublier les infidélités de son mari, le drame de Chappaquiddick, la vie à toute allure, l'obligation d'être belle et de sourire tout le temps. Elle buvait… mais elle restait, dans mon esprit, la belle femme blonde que je voyais dans les journaux.

Tout le monde cherchait Joan.
Ted Kennedy s'énervait. Mais où est-elle ? Où est-elle ? La presse attend pour me féliciter. Il faut qu'elle soit à mes côtés. Comme s'il se souvenait soudain qu'elle faisait partie du tableau…

On a fini par la trouver. Par l'emmener au Waldorf Astoria.
Elle est arrivée, entourée de gardes du corps.
Elle est descendue par un ascenseur, lui par un autre. Ils se sont retrouvés, sans un regard, dans une sorte de couloir, derrière le mur en verre qui les séparait de la salle de presse, des centaines de journalistes, photographes, cameramen du monde entier qui faisaient chauffer leurs caméras, leurs magnétos et leurs questions, tous pressés de voir et d'interroger le vainqueur et sa belle femme blonde…

Et ce fut pitoyable.
Elle ne tenait pas debout. Clignait des yeux. Trébuchait. Poupée blonde bouffie d'alcool, rouge, les mèches blondes trop blondes, empâtée. On lui avait crêpé les cheveux en choucroute Barbie, collé une épaisse couche de fond de teint marron sur le visage, collé des faux cils qui tombaient, de grosses boucles d'oreilles, une robe qui la boudinait. Elle ne comprenait pas ce qu'elle faisait là. Il avait gagné ? Il avait une chance de devenir Président. On la devinait terrorisée par ce destin qui s'imposait soudain à elle.

Il l'a regardée, ne lui a pas dit un mot, l'a empoignée par la taille, la forçant à se tenir debout et l'a propulsée vers la horde de journalistes.

Le mur en verre s'est ouvert. Ce fut une avalanche de flashs, de questions, de cris. Elle vacillait, fermait les yeux, reculait, titubait. Il l'a calée sur un tabouret, la tenant toujours fermement par la taille, et a remercié ses "fellow citizens" qui avaient voté pour lui, a remercié la ville de New York, le parti démocrate, sa famille et sa femme chérie qui avait cru en lui, l'avait soutenu pendant la campagne…
Elle devait se demander de qui cet homme parlait…

Quand la conférence de presse fut terminée, le rideau de verre est retombé entre le couple légendaire et la presse avide de belles images. Ted Kennedy a remis sa femme entre les mains des gardes du corps et, sans un mot, est reparti de son côté.

Il ne fut pas choisi par le camp démocrate. Ce fut Jimmy Carter qui l'emporta lors de la Convention. Il jeta le gant, renonça à un destin national et devint sénateur du Massachusetts.
Quelque temps plus tard, le couple divorça. Joan suivit plusieurs cures de désintoxication. Il y eut quelques articles dans les journaux sur son combat admirable… Puis elle disparut de la lumière et refit sa vie, à l'ombre.
Ted se remaria.
Il soigna son problème avec l'alcool, avec les filles, avec les fantômes écrasants de ses frères, de son père…
Devint un sénateur irréprochable. On l'appelait "le vieux lion du Sénat". Il fut le champion de la cause progressiste, de la défense de l'immigration, du contrôle des armes et d'une meilleure protection sociale.
Resta le patriarche d'un clan moribond, toujours poursuivi par la presse et l'éclaboussant de multiples scandales. Viols, ivresses, drogues, frasques multiples. La légende, décidément, avait du plomb dans l'aile
Il fut le plus fidèle supporter d'Obama et milita jusqu'à son dernier souffle pour aider ce dernier à faire passer sa loi sur la Sécurité Sociale. Sa mort prive le Président américain d'un allié précieux…

Je n'entendis plus jamais parler de Joan, mais son souvenir ne s'effaça jamais de ma mémoire.
Et quand on prononce le nom de Ted Kennedy, je ne peux pas m'empêcher de penser à elle et à son calvaire, ce soir de 1980…