Suite du feuilleton, "Les Envahisseurs"...

La soucoupe de France Télécom a aluni dans mon jardin, entre deux pommiers. Un cosmonaute est descendu. Je l'attendais, sautant d'un pied sur l'autre. J'ai expliqué. L'homme m'a écoutée. Un homme avec un regard qui entre dans les yeux, un sourire bienveillant et des oreilles qui écoutent. Il portait un gros dossier à mon sujet. A tout repris patiemment : l'arrivée de la ligne, les prises, les filtres, les branchements, le poteau, les gaines, les fils. Et soudain, tout est devenu simple, clair. Il ne s'énervait pas. N'employait pas de termes barbares. Il m'a dit qu'il avait tout son temps et c'était comme s'il m'offrait du caviar dans une cuillère d'argent.

Il a pris tout son temps…
Et ça a marché.
Tout remarchait…
Un enchantement…
On a bu un café sous les pommiers. Je lui ai demandé son nom. C'était un nom d'humain. Avec plein de consonnes qui s'embouteillaient. Un nom polonais. Il s'est presque excusé d'avoir tant de consonnes dans son nom. M'a laissé son numéro de portable au cas où la panne reviendrait…
C'était comme s'il me donnait son code secret de carte bleue.
Et je le regardais tel un mirage qui va s'évanouir. Il était un palmier tremblant dans le désert au bord d'une oasis.
Il est remonté dans sa soucoupe. Juste avant, il m'a dit qu'il partait en vacances le lendemain, mais qu'il m'appellerait pour vérifier que tout marchait bien.

Quatre jours après, il m'a appelée de son lieu de vacances et m'a demandé si j'avais eu des coupures, si tout fonctionnait bien…
Je n'en revenais pas. Je tenais mon téléphone (qui marchait !) entre les mains et je parlais au palmier tremblant dans le désert…
Il existe encore des humains chez France Télécom…

Le répit fut de courte durée…
Un matin, ô surprise, je me réveille et aperçois dans mon jardin, sur ma belle pelouse verte, des mottes de terre brune, grasse, retournée. Un chapelet de mottes. Des monticules de terre qui signalaient la présence d'un autre envahisseur : une taupe !
Et là, le monsieur de France Télécom ne pouvait rien pour moi…

Je suis partie à la recherche d'un exterminateur de taupes.
C'est un métier très ancien. Il y a ceux qui ont la main verte, un cerveau calculette, une voix à vocalises, le don des mots, le don des couleurs… et ceux qui possèdent la science des taupes. Chacun a un talent au fond de soi; le plus dur est de l'identifier.

Je l'ai finalement trouvé au village voisin. Un monsieur un peu courbé, un peu usé, au regard bleu lagon, rempli à ras bord de science de la nature. Il déchiffre le vent, les marées, l'écorce des arbres, la fatigue des rosiers et connaît le mystère des galeries de taupes. Quand il marche, on dirait John Wayne, sans colt à la ceinture. Un vieux sac en plastique à la main, avec des pièges qui datent d'avant-guerre, une pelle et c'est tout. Il ôte la terre du monticule, creuse, creuse…cherche l'entrée de la galerie, place le piège, rebouche soigneusement. Les taupes se nourrissent de petits vers et de racines. Elles rampent sous terre à la recherche de leur nourriture et remontent à la surface prendre un bol d'air. C'est alors qu'elles font ces drôles de monticules.

Des yeux patients, doux, attentifs. Un sourire fin et rusé. Un sourire patient de celui qui sait qu'il aura raison de la taupe, dût-il y passer des jours et des jours. Il venait chaque matin voir si la taupe avait mordu au piège. Si elle était tombée dans le collet fatal…

On parlait de tout : des racines, des vers, des taupes, de la guerre, des bombardements, de Bourvil et Gabin, des pièges à taupes, des voitures de collection, des pommiers, de la mer, du temps normand, des marées qui montent et qui descendent, des falaises qui reculent, mordues par la mer… Il m'expliquait le mécanisme du piège à taupes et j'aimais bien cette vieille science. Si la taupe résiste, il ne reste plus que le fusil ou l'explosif. Mais alors là ! Il faut être patient et attendre, attendre, le nez face au vent parce que, si vous avez le vent dans le dos, la taupe vous renifle et reste tapie dans sa galerie…
Il parlait et j'écoutais. J'avais des branches et des feuilles qui poussaient dans ma tête. Je regardais mes pommiers et mes racines différemment.
J'avais envie que la taupe ne meurt jamais.

Finalement, la taupe a rendu l'âme. Prise dans le collet.
Et j'étais triste…
Triste de ne plus converser avec John Wayne, triste quand j'ai vu le corps de la petite taupe occise.
C'est trop mignon, une taupe ! Un doux pelage couleur vison sauvage, des petits yeux bruns, étonnés d'être trépassée, des petites oreilles bordées de fourrure mordorée, des pattes courtes, musclées, sortes de larges palmes, de véritables battoirs de boucher. C'est avec ses pattes qu'elle creuse ses galeries.

On a enterré la taupe. Profondément. Afin que Chaussette ne la déterre pas…
Et John Wayne est reparti de sa démarche penchée, sa pelle, ses pièges dans un vieux sac en plastique qui portait un numéro de téléphone à sept chiffres.
Il m'a demandé 15 euros pour tout ce temps passé à traquer la taupe.

Je n'avais plus ni cosmonautes ni envahisseurs dans mon jardin et je me suis sentie désemparée.
Je n'avais plus qu'à retourner à l'écriture du livre qui avance, avance.

Hier, j'ai franchi la page 408…
Avec Henriette qui pose des pièges pour estourbir Marcel…
Shirley qui se débat comme une petite taupe dans un chagrin d'amour…
Joséphine qui creuse, creuse pour enfouir ses chagrins et ses peines…
Hortense, armée d'une grande pelle pour occire celui qui se met sur son chemin…
John Wayne était passé par là et avait traversé le livre en train de s'écrire…