Arrêtez de glisser dans votre fauteuil ! Comment voulez-vous que je vous coiffe ?

Je vous préviens, à partir d'aujourd'hui, tout ce que je vais vous raconter manque totalement d'intérêt. Vous êtes libre de zapper, de vous exclamer "la pauvre fille ! quelle pauvre vie !" parce que depuis dix jours, je suis dans une espèce de turbomoteur de livre. Je vous explique : l'écriture, c'est une centrifugeuse; je vis dans le livre, je respire dans le livre, je m'endors avec le livre, je me réveille avec le livre, je me brosse les dents avec le livre, je galope derrière mes personnages, j'enfourche leurs émotions, leurs dilemmes, leurs joies et leurs peines. Je ne suis plus moi, je n'existe plus, je ne me rappelle plus ni mon nom ni mon prénom, je suis "tous les autres" du livre, il ne m'arrive plus rien, passez votre chemin.

Comme je ne peux pas vous raconter les émois de Joséphine, Shirley, Gary, Hortense etc… (vous me trucideriez par mail !), je me disais que j'allais jouer les Grandes Muettes jusqu'à ce qu'un événement se produise dans ma vie autre que les Cosmonautes de France Télécom (cet épisode n'étant toujours pas fini…ma ligne est maintenant "sous surveillance" !).

Et Chaussette est venu troubler l'uniformité de ma vie.
Je vous explique.
Le matin, je me lève, je m'étire, je descends dans la cuisine retrouver le chien Chaussette qui dort sur son coussin et veille afin que personne ne vienne troubler mon repos. Chaque matin, quand je descends, il a le nez collé à la porte et attend que j'apparaisse. Et alors commence un ballet digne du roi Soleil. Il s'élance, fait des bonds, dessine des arabesques, des jeté-fouetté, me signifie toute la joie qu'il a de me revoir après cette longue absence nocturne, cette séparation insupportable de quelques heures. Et chaque matin, je m'accroupis et déverse à son oreille un chapelet de mots d'amour litaniés selon un rituel proche du chant grégorien. "Mon bébé, ma beauté de chien, le chien le plus beau du monde, mon amour d'amour, mais que je t'aime, que je t'aime ! que ferais-je sans toi, aurore boréale de ma vie"…
Amen. J'abrège ou je gâtiserais à l'infini.

Dès les premiers mots, il frémit, se roule à mes pieds, offre son ventre de cairn terrier rebelle, se tortille, me vrille son regard noir dans les mirettes, soupire d'aise et, si je ralentis les caresses et l'incantation, grogne et réclame encore et encore… Jusqu'au final, où j'extirpe un gâteau spécial canin d'un grand bocal et le tends vers ses crocs blancs. Alors il s'en empare et je dois faire semblant de le lui reprendre sinon il le dédaigne et l'abandonne à terre. Nous jouons ainsi quelques minutes, puis il part le déguster dans le jardin à l'abri de ma gourmandise.

Ce matin-là donc, je me lève, descends l'escalier, ouvre la porte de la cuisine et… pas de ballet canin ni de Roi Soleil. À la place : un pauvre chien carpette, enroulé dans son panier (un grand panier marocain où autrefois j'entreposais des fruits et qu'il s'est approprié sans rien demander). Il lève à peine la tête et la repose, épuisé.

Je m'agenouille, l'interroge. Que se passe t-il ? Il boude, j'ai fait quelque chose de mal, j'ai oublié un détail de la cérémonie du réveil, il n'a pas fini sa nuit, je suis descendue trop tôt, il n'aime plus son biscuit canin, il a un gros chagrin ? Je lui prends la tête à deux mains pour l'interroger et il pousse un hurlement ! Je repose sa tête, l'interroge encore. Traque dans ses poils la trace d'une tique qui lui sucerait son énergie. Ne trouve rien. Reprends la tête entre mes mains. Longue plainte douloureuse. Inspecte ses dents, tâte sa truffe, inspecte ses yeux, ses oreilles et là, dans l'oreille gauche : un flot de pus jaune collé dans les poils. Alerte rouge ! Otite, otite ! Et pour acquiescer, il penche la tête, en couinant. Oui, c'est ça, bon diagnostic…

Et maintenant on fait quoi ?

Je le prends sous le bras, file à la ville chez le vétérinaire, le pose sur la table et indique l'oreille malade. Mon diagnostic était le bon, otite compliquée d'un abcès qu'il faut crever. Donc nettoyage de l'oreille à vif et anesthésie. On vous le garde quelques heures, revenez plus tard, l'abcès sera crevé, nettoyé, il n'y aura plus qu'à mettre des gouttes une fois par jour.

J'abandonne Chaussette qui me regarde partir avec les yeux de Tristan qui perd son Yseult et je vais dans la ville. J'ai oublié de prendre un livre. Je suis pas d'humeur à lire de toute façon… j'ai dans la tête, une tempête de personnages qui s'indignent, me houspillent, furieux, jaloux du temps passé avec Chaussette.

J'erre et j'aperçois ma tête dans une vitrine. Une tête de sauvageonne échappée du bush. Les cheveux collés en dreadlocks par les bains de mer, des noeuds partout, de longues mèches qui pendent.
Je pousse la porte d'un salon de coiffure et demande un shampoing, un long massage du scalp et c'est tout. Impossible ! Vous êtes chez un coiffeur et cela signifie shampoing-crème-démêlante-brushing ou shampoing-crème-démêlante-brushing-coupe, mais pas shampoing tout seul. C'est une insulte à l'art capillaire. Bon, je dis, vous me coupez un demi-millimètre et vous défaites mes noeuds de bushwoman…

Le contrat passé, je file au bac shampoing, me régale d'un long massage du scalp, ronronne, m'abandonne, me reprends et me retrouve sur le fauteuil du coiffeur à qui je répète en boucle, pas de brushing et juste un demi-millimètre et encore, c'est pour vous faire plaisir…
Le coiffeur me regarde comme une pygmée hirsute qui ne sait pas entre quels ciseaux de maître elle est tombée. Et il enchaîne en me disant que c'est son dernier jour, que le soir même il part en vacances avec sa femme et la grand-mère de sa femme. Ah ? Je murmure en surveillant les ciseaux qui cliquètent, gourmands. Un demi-millimètre, vous vous souvenez.

- Mais oui, mais oui… Faites- moi confiance, je sais ce que je fais.
Je l'ai offensé. Pour me faire pardonner, je lui demande où il part en vacances. Dans les Alpes. Avec sa femme et la grand-mère de sa femme. Il me l'a déjà dit. Ok, j'ai compris. Et il est heureux d'emmener la grand-mère de sa femme ?
- Oui, parce que cet été, je lui ai interdit d'emporter ses livres…
- Ah…
- Oui, parce que voyez-vous, je suis contre la lecture…
- Ah…
Je me ratatine dans mon fauteuil.
- Les livres, c'est une perte de temps. C'est un passe-temps pour mollusques. Ils vous squattent la tête. Quand vous lisez, vous ne faites plus rien, vous êtes une sorte de zombie, vous ne parlez plus à personne, vous ne faites plus partie du groupe…
- Ah…
- Toute la journée dans son livre, la grand-mère ! Avec son air ravi d'être ailleurs ! C'est agréable pour les autres, j'vous jure ! Et pire que tout… vous ne faites pas de sport ! Et le sport, c'est essentiel pour la santé. Le sport, c'est l'hygiène de l'esprit. La lecture, c'est un poison… Vous arrêtez de glisser dans votre fauteuil, comment voulez-vous que je vous coiffe ?
- Juste un demi-millimètre…
- Les livres devraient être interdits en vacances. Interdit, point final. Moi qui vous parle, j'en ai lu un dans ma vie et ça m'a suffi ! Quelle perte de temps, quel gâchis ! Ma femme ne lit pas non plus. Elle fait du sport avec moi. Toute la journée, du sport. On dort bien, le soir. Pas besoin de somnifères. Et la grand-mère, cet été, je vais la mettre au sport. Elle va faire des marches, elle va nager, elle va respirer, elle va se dégourdir les jambes… Vous faites tout ça avec un livre ? Non. Les vacances, c'est fait pour s'entretenir le corps… Vous lisez, vous ?
- Euh…
- Arrêtez de glisser ! Comment voulez-vous que je vous coiffe ?
-...
- Et pire encore que les livres… ce sont les gens qui les écrivent. Des vrais dangers publics. Des sournois. D'ailleurs, vous n'avez qu'à les voir à la télé, ils sont tout mous, tout blancs, tout moches. Pas soignés du tout…Ils portent des lunettes, ils ont des tics, des tocs et des trucs, ils se tiennent pas droit, ils regardent pas en face… Vous arrêtez de glisser dans votre siège, comment voulez-vous que je vous coiffe ?
-…
- Ils font vraiment pas envie, j'vous jure ! Si on supprimait tous les écrivains, le monde irait bien mieux, croyez-moi ! Mais arrêtez de glisser, comment voulez-vous que je vous coiffe ?
- Un demi milimètre, s'il vous plaît…
- Et vous, vous faites quoi dans la vie ?
Panique. Je surveille les ciseaux, je surveille mes propos. Tout le bien-être du massage est parti. Je sue à grosses gouttes. Vite, vite, je cherche un métier qui n'a rien à voir avec les mots, un métier avec des chiffres, des poids et des mesures, je cherche, je cherche et je me jette sur…
- Géomètre.
- Ah ! Ça c'est bien. Je vous félicite. Voilà un métier utile…Et vous faites du sport ?
- Euh… Un demi-millimètre…et pas de brushing !
- Parce que le sport…
Je n'écoutais plus. Je me voyais en géomètre et je me demandais comment c'était un géomètre. Comme dans le Petit Prince ou pas ? J'étais repartie dans les livres.

J'ai eu mon demi-millimètre sans brushing. J'ai perdu ma tignasse de bushwoman et je suis allée chercher Chaussette et son oreille toute propre.
Nous sommes repartis tous les deux dans notre bush peuplé de livres, de mots, d'idées fumeuses, lui, somnolent et groggy, moi, les cheveux lisses et propres, heureuse d'avoir échappé au coiffeur qui détestait les livres et voulait supprimer les écrivains.