Les cosmonautes du Progrès...

Les techniciens annoncés par France Télécom sont enfin venus. Ou plutôt
ils ont aluni dans mon jardin.

Deux cosmonautes habillés en jaune fluo et gros pantalons avec des poches partout.
Jeunes, décidés, ronds joufflus dans leurs blousons d'hommes lunaires avec des grosses chaussures pour escalader les poteaux électriques, un gros compteur à la main qui fait téléphone, calepin, agenda et plein d'autres choses incompréhensibles.

Ils m'ont posé un tas de questions sans me regarder dans les yeux. Comme si j'étais une sous-humaine qui ne comprenait rien. Une débile profonde avec de la bave aux lèvres… Pourtant je me hissais sur la pointe des pieds, je leur faisais des signes de la main pour attirer leur attention, des sourires pour qu'ils se prennent d'affection pour moi, je leur proposais du café avec un sucre ou deux ou trois, je leur disais que je ne comprenais pas, que régulièrement tout sautait puis revenait puis re-sautait…
Ils n'écoutaient pas.
Ils savaient tout déjà.
Ils avaient l'arrogance de ceux qui savent.

Ces gens-là, les Cosmonautes du Progrès, sont tous semblables : ils vous nanifient. Ce n'est même pas qu'ils vous considèrent avec mépris, ils ne vous considèrent pas du tout. Ils sont chênes géants et vous êtes petite marguerite de rien du tout. Pour un peu, ils vous marcheraient dessus…

Ils n'ont pas un tremblement de sympathie, une onde d'émotion pour le désarroi de l'interlocuteur. Leur regard ne voit pas, leurs oreilles n'entendent pas, ils se parlent entre eux avec des mots codés, remuent leurs pouces sur leur gros compteur, prennent un air entendu et se lancent des phrases sibyllines à base de chiffres et d'initiales. Si vous osez poser une question, ils vous foudroient du regard. Sans répondre. C'est une nouvelle forme de violence.

Un jour, si les Chinois nous envahissent, ils ressembleront à des Cosmonautes du Progrès…

Ils sont montés sur mon poteau électrique… Tout allait bien.
Ils ont inspecté mes fils de téléphone. Tout allait bien.
Ont décortiqué l'arrivée de la ligne.
Ont tout débranché. Tout rebranché.
Se sont frotté le menton…
Ont viré sur leurs talons.
Sont partis… J'étais au désespoir. J'avais envie de sauter dans le vide.

Alors comme fumer tue, j'ai fumé une cigarette.
Je n'en avais pas allumé depuis des siècles mais là, je me suis sentie trop désemparée, trop triste, trop démunie face aux cosmonautes. Soudain, j'avais 101 ans, un lumbago, un dentier, des cheveux blancs, un sonotone cassé, plus de forces, plus envie de vivre dans ce monde de progrès…

Et puis, ils sont revenus, ont dit que ça ne venait pas du central téléphonique. Ont conclu "c'est la Livebox, va falloir la changer, on va vous faire un bon… Et après, vous installerez la nouvelle en suivant attentivement le mode d'emploi"…

Comme si c'était aussi simple que de se brosser les dents !
Je le sais bien, j'ai passé des heures à décortiquer ma Livebox sur les ordres d'un technicien basé en Tunisie qui me récitait des consignes d'une voix d'automate sans même les comprendre lui-même.

J'ai protesté. Les ai suppliés de venir me la brancher…
Impossible. C'était pas leur mission sur terre.
Eux, ils étaient des Cosmonautes en super mission, des sous-traitants de France Télécom; ils n'étaient pas qualifiés pour installer du matériel.

Ils avaient déjà sorti leur gros carnet d'intervention pour consigner leur mission quand le chef des deux cosmonautes (celui qui avait le droit de marcher sur la lune) a eu une inspiration et a demandé si j'avais plusieurs postes avec plusieurs prises.
- Ben oui, j'ai dit avec mon air de débile qui bave.
C'est ça le progrès : on a plusieurs prises, plusieurs postes pour ne pas courir après le téléphone qui sonne.
- Ah !

Et soudain le Cosmonaute a ôté son casque. Est devenu humain. Il avait un doute.
Son visage a été traversé par une légère crispation.
Il s'est gratté à nouveau le menton, est reparti sur ses talons traquer les prises, les ausculter, les sonder, les mesurer pour trouver la fautive qui perturberait éventuellement le bon fonctionnement du circuit.

Il l'a trouvée. Dans mon beau bureau tout neuf. Mon beau bureau tout blanc. Ma "chambre à moi" de Virginia Woolf (j'avais envie de lui parler de Virginia pour devenir à mon tour géante et le nanifiait de MA science…).

Une prise avec un petit fil qui pendait… Un truc qui restait de l'Antiquité quand Internet ne marchait qu'avec la prise de téléphone et qu'il fallait l'encourager en ajoutant ce petit brin de câble.
- Qui a mis ça là ?
- Ben… moi. On m'avait dit que ça marcherait mieux comme ça.
- C'est lui qui sème la pagaille dans TOUTE votre installation, a t-il déclaré, péremptoire, en montrant le petit bout de fil riquiqui qui tremblait de se voir dénoncer. C'est de votre faute… Le déplacement sera donc à votre charge !

Il avait remis son casque de cosmonaute. Renfilé ses moonboots. Ses gants. J'étais marron.

J'ai dû signer une facture de 93 euros pour faute grave offensant la marche triomphale du Progrès.

Résultat : 93 euros disparus, une journée de perdue, une cigarette qui tue, et zéro page écrite !

Deux heures après, Internet avait sauté à nouveau.

Quatre heures après, mon portable que j'avais emporté sur la falaise pour passer un appel (bien obligée, plus de ligne à la maison !) devenait cramoisi, blanc, hoquetait et s'éteignait à jamais.
Un portable tout neuf, à la pointe du progrès…

Je suis dubitative, ce matin…
Et un vent de révolte monte en moi…