Je continue à arpenter…
Je suis allée déjeuner avec Michael. Si vous lisez le blablablog attentivement (attention, interro écrite !) vous vous souvenez du chef new yorkais qui avait décidé de fermer ses fourneaux pour mettre ses talents culinaires au service des démunis et leur offrir des repas équilibrés, sains, de vrais repas de qualité…
Il avait ouvert une "Soup kitchen" dans Harlem…
(Vous suivez toujours ?)
Avec mon amie Patricia, nous avons retrouvé Michael.
Nous l'avons emmené déjeuner dans un restaurant grec de la 9eme avenue…
Et nous l'avons passé à la question.
Comment a t-il eu l'idée et l'envie de tout plaquer ? Comment s'organise t-il ? Qui le finance ? Y a t-il d'autres activités dans sa "soup kitchen" ? Le fait-il toute l'année ?
C'est un géant, Michael, avec une grosse bonne tête, de grosses bonnes mains, un gros bon ventre qui dépasse d'un bon grand jean. La cinquantaine. Il boit de la bière, mange de la purée d'haricots verts sur du pain pita, dit que son docteur ne serait sûrement pas d'accord, reprend de la bière et du pain pita, plisse les yeux de plaisir, fait craquer ses doigts… Se souvient de ses restaurants à Miami, de celui à New York qui, certains soirs, faisait cabaret parce qu'il aime le jazz…
Avoue que son salaire (payé par la ville parce que, maintenant, il est reconnu d'utilité publique…) a beaucoup baissé, mais qu'il a gagné "en intensité de vie" et ses yeux brillent…
Michael est le genre de garçon si passionné que lorsque vous appuyez sur le bouton "Play", il ne s'arrête plus. On est ressorties, ivres de mots, de menus, de statistiques, d'histoires… mais avec une certitude : Michael est utile. Très utile.
Et il aime ça.
"Chaque jour, quand j'ai fini de cuisiner, les gens viennent me dire merci, merci, c'était bon… et c'est le plus beau cadeau qu'on puisse me faire".
Des gens qui n'ont jamais vu de potiron rond, de poisson avec des yeux et une tête, des épinards ( "ça pousse tout cuits dans des boîtes, les épinards ?"), des gens qui ne mangent que des hamburgers, des pommes de terre et du riz depuis qu'ils sont nés…
Les fruits et les légumes, ils les regardent, de loin, sur les étals des magasins. Pour une grosse pomme rouge, ils ont deux hamburgers with french fries et un Coca chez Mac Do…
"Avant, on avait 10% de nouveaux venus en plus chaque année, depuis un an, on en a 10% en plus chaque mois… Une clientèle qu'on n'avait jamais vue jusqu'à maintenant. Des blancs, de classe moyenne, qui n'ont plus de job, plus rien à manger. Ils viennent avec leurs enfants…"
Pour éviter les disputes, la violence, les bousculades dans les files d'attente, Michael fait asseoir les gens et les sert à table.
Il cuisine chaque jour 130 repas à midi, 130 le soir…
Il a tout un staff de bénévoles qui l'aident.
…Un petit camion qui fait le tour des restos chics avec étoiles, qui ramasse tout ce qui n'a pas été consommé chaque soir. Les restaurateurs jouent le jeu. Ils ont acheté de grandes armoires frigorifiques et conditionnent eux-mêmes les aliments dans des barquettes en alu. Très proprement, très soigneusement. Le camion ramasse des pointes d'arpèges au caviar, des oursins, des huîtres fraîches, du bœuf aux morilles, du homard en gelée, des œufs mimosas, des fonds d'artichauts farcis… et dépose ces merveilles sur les tables de la Soup Kitchen. Michael, ensuite, n'a plus qu'à les accommoder, à inventer ce qu'il va mettre autour…
"Le seul truc, c'est qu'on ne sait pas ce qu'on va avoir d'un jour à l'autre au menu, reconnaît en souriant Michael. Il faut improviser."
La prestigieuse université de Columbia participe aussi. "Parfois, on se retrouve avec des centaines de canapés au saumon parce qu'une réception a été annulée…"
Ce n'est pas seulement de la charité à distance. Des riches qui jettent leurs restes aux pauvres. Pas du tout ! Les cuisiniers à toque blanche participent. Ils donnent des cours, apprennent aux gens à cuisiner. "On s'est rendu compte, par exemple, qu'ils regardaient ce qu'on leur donnait comme légumes frais sans savoir par quel bout les prendre; ils n'en avaient jamais cuisiné !" m'a dit Eric, le chef du Bernardin, un restaurant trois étoiles au Michelin, qui est très actif dans le parcours du camion. Tout le monde doit s'y mettre. Il n'y a aucune raison que les riches s'empiffrent de choses succulentes et que les pauvres en soient privés !"
Nous sommes allées, Patricia et moi, voir la "soup kitchen" de Michael dans Harlem, tout en haut de la ville à l'ouest. Sur 117 street. Une annexe en briques rouges collée contre une église.
Il était dix heures et demie du matin. L'heure du petit-déjeuner. On servait du jus d'orange, de la compote, des oranges, des bananes, un café. Le public était en majorité masculin, jeune, latino…Quelques blancs se tenaient à l'écart, gênés.
Ils mangeaient en silence tout droit. Certains d'ailleurs dormaient tout droit devant leur café. Personne ne parlait ou presque. Ils attendaient le menu royal, celui du déjeuner. Une soupe de lentilles et d'orge perlé, du poisson frais avec légumes, tofu, et sauce aïoli, des brocolis, de la salade et une compote de poires et de myrtilles.
Un vrai repas équilibré servi dans de la vraie vaisselle. Avec de vrais verres.
On a aperçu le géant Michael dans la cuisine avec son haut chapeau blanc.
On a visité "la salle du docteur" (un bénévole vient deux jours par semaine), l'atelier de création (dessins, sculptures, poèmes, musique sous l'égide d'une femme artiste), le gymnase où ont lieu des cours de taï chi, judo, des matchs de baskett, la "pièce de méditation" (avec un professeur de yoga), le vestiaire (on distribue des vêtements et on apprend aux gens à s'habiller pour passer des entretiens et retrouver du travail)…
Michael fait venir des patrons qui proposent des boulots payés correctement…
Une vraie ruche.
Tout ça parce qu'un homme, un jour, a décidé d'être utile…
Sans rien demander à personne.
Un homme qui a déposé son beau tablier blanc pour aller se mettre aux fourneaux du côté de Harlem…
Elle est pas belle, la vie ?
Trois petites notes de musique...
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