Oh la la…
Un mois pour écrire 19 pages !
Un mois à tourner, tourner autour d'une scène, la prendre d'un côté puis de l'autre, passer en douce, passer en force, me casser le nez, pousser un cri de guerre, trouver un autre sentier, enjamber la barrière, débroussailler le lierre, tomber sur un mot qui brille par terre, un mot qui devient sonorité, idée, idée géante, se démultiplie, s'envole, déverrouille la porte magique et ouf ! ça y est ! ça repart…
Mais tout de même… UN MOIS !
C'est épuisant, désespérant, on a envie de s'arracher les cheveux et les dents, de devenir moniale, de cirer les pompes de la grande vestale afin qu'elle vous verse trois sous d'inspiration…
On se remet à fumer…
On dévore des plaques de chocolat…
On grogne quand on nous approche…
On regarde l'humanité d'un œil torve… Pourquoi ils rient, pourquoi ils bronzent, pourquoi ils mangent des croissants ?
On se mange les doigts et les ongles, on grossit, on jaunit, on dépérit…
On se dit que c'est fini.
On se jette à la poubelle.
Et puis à force de labourer les mots et les idées, de ne penser qu'à ça, de prononcer des vœux de pauvreté, chasteté, humilité et je suis un zéro pointé, un jour, un soir… on trouve la note juste, on la lance, étonné, on écoute l'écho, on la répète et elle se met à danser comme une Calypso.
Alors…
On entame une bourrée de joie, on enfonce les talons dans le sol et on réécrit les 19 pages qui boitaient bas d'un seul coup de plume alerte ! La vie est belle ! la vie est belle ! I am the queen of the pampa !
C'était hier soir.
Ce moment magique où j'ai trouvé le tout petit truc, le minuscule ressort qui allait servir de poutre maîtresse, de grue géante, tout remettre en place, donner du sens, de l'esprit, du sel, du piment… et depuis je ne fume plus, je ne trépigne plus, je ne me jette plus dans les poubelles ! Je règne en souveraine sur 19 pages domptées, hé ! hé !
Sinon…
Pas grand-chose, j'en ai peur…
Si. Un livre de Scott Fitzgerald que j'avais acheté, il y a plusieurs mois, posé dans un coin de la chambre en attendant…
Un inédit. Des lettres à sa fille, Scottie. "Lots of love" ( éditeur Bernard Pasciutto).
Lettres qu'il lui a écrites de 1936 à 1940. Elle avait 15 ans quand elle reçut la première...
C'est toujours drôle de voir comment des écrivains qui ont fait les quatre cents coups écrivent à leurs enfants. Comme ils les morigènent (encore un mot dont je raffole ! Morigéner !). Comment ils ont oublié les mille bêtises, les mille folies de leur vie et ordonnent à leur progéniture de suivre le droit chemin sans jamais faire d'embardée…
Cela m'avait fait le même effet lorsque j'avais lu les lettres de Colette à sa fille.
Il la supplie de lui écrire "comme une fille à son papa et non comme la folle enfant d'un génie devenu fou".
Fou, il l'est parfois.
Dans une lettre, il évoque Venise…
"… Je me suis souvenu du moment où j'y étais avec toi. Tu ne te rappelles pas être allée à Venise même si tu as fait un tour en gondole et dégusté des glaces italiennes. Mais, en fait, il n'y a aucune raison que cela t'évoque quoi que ce soit, c'était cinq mois avant ta naissance…" Et par-dessus, Scottie a écrit "Oh Papa ! Ne sois pas vulgaire !"
Il déclare que le plus grand péché d'un livre, c'est le "manque de vie". Et là, je lui serre la pince… Il écrit aussi "quand un homme est las de vivre à 21 ans, ça montre qu'il est plutôt las de quelque chose en lui-même"…
Il signe "Ton Tout Simplement Parfait Papa" ou "Ton Papa qui T'aime". L'appelle Scottina. Lui donne des leçons d'écriture.
"Nul n'est jamais devenu écrivain en se bornant à le désirer. Si tu as quelque chose à dire que tu sens que personne n'a jamais dit avant toi, tu devras en être obsédée, au point de trouver pour l'exprimer une manière, des mots, que personne n'a trouvés avant toi, de sorte que ce que tu as à dire et ta façon de le dire forment un tout homogène, aussi indissolubles que s'ils avaient été conçus en même temps."
Des leçons de vie. Des leçons d'économie. Il l'encourage, la réprimande, ne la félicite que rarement. Lui donne une liste de livres à lire qu'on a envie de recopier.
Évoque sa vie à Hollywood, il est alors sous-employé, sous-payé à écrire des scénarios pour sous-doués. "Ce travail ne me satisfait guère l'âme car il consiste à raconter des histoires tout justes bonnes pour des enfants, ce qui m'intéresse assez peu." Il lui faudra bien s'en contenter car, comme il l'ajoute : "la vie, mon petit, m'a rabattu la crête".
Il est ruiné. Il gage sa voiture pour avoir quelques dollars. Il doit payer les frais de santé de Zelda enfermée dans une clinique, les études de Scottie, un toit sur sa tête et ses verres de whisky. Il ne voit pas la fin des épreuves et trouve le chemin un peu long.
Dans une dernière lettre juste avant de mourir, il avoue : "Tu as pour père et mère deux exemples éclatants à ne pas imiter. Il te suffira de faire tout ce qu'ils n'ont pas fait et tout ira à merveille…"
Surmenage, soucis d'argent, humiliations perpétuelles d'un Hollywood qui ne reconnaît pas son talent, il s'éteindra le 21 décembre 1940 à l'âge de 44 ans.
Et on est triste de s'en souvenir…
Trois petites notes de musique...
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