Ça commence comme ça…
On a fini de dîner. On range les verres et les assiettes. On remplit le lave-vaisselle. On passe l'éponge sur la table de la cuisine, on baille, on s'étire, on dit qu'on est fatigué, qu'on va aller se coucher…
On éteint une à une, les lumières de l'appartement.
Tiens, la télé est restée allumée…
Alors, en attendant que le chien Chaussette daigne regagner son coussin, on se laisse tomber sur le canapé face à la télé et on zappe en grognant "Chaussette ! Coussin !". Il musarde, le chien. Il n'aime pas obtempérer en courbant l'échine. Il prend son temps, histoire d'affirmer son indépendance, la haute opinion qu'il a de lui-même, et ce n'est pas parce que je porte un collier que vous allez me mener par le bout du nez…
Alors en attendant, on zappe.
Et on tombe sur "César et Rosalie" de Claude Sautet. Scénario et dialogues de Claude Sautet et Jean-Loup Dabadie.
Un royal régal, de la crème Chantilly.
Sautet et Dabadie, deux hommes élégants qui ne laissent jamais le prix sur le cadeau qu'ils offrent. Ou l'art de dire de manière légère des choses qui valent leur pesant de cacahuètes. Ils écrivent comme ils respirent et leurs mots se déposent en buée sur les vitres froides.
On peut feuilleter leurs œuvres complètes, on ne trouve pas une seule tâche de gras.
"Pourquoi tu m'aimes ?" demande Romy Schneider à Michel Piccoli dans "Les Choses de la vie".
"Parce que tu es moche et bête !" répond il en l'embrassant dans le cou.
On regarde "César et Rosalie" et on sait que la nuit est repoussée à plus tard…
Qu'il faudra attendre le plan final avant d'éteindre la télé.
Il y a Sami Frey, noir, liquide, brûlant, mystérieux. Il ne dit rien, il bouge à peine, il laisse flotter son regard sur le profil des femmes… qui savent très bien que, si elles le regardent en face, elles sont perdues.
Il y a Yves Montand qui claque des doigts en évoquant son "pognon", veille à porter la bonne cravate pour aller à un mariage, mais enfile des pompes jaunes avec un complet bleu marine !
Il y a Romy Schneider et son sourire qui les éclaire d'une lumière si intense qu'on cligne des yeux…
Il y a Isabelle Huppert, ronde et joufflue… Elle n'avait pas 20 ans !
Bernard Le Coq et son bon regard de chien fidèle derrière ses grandes lunettes…
Il y a des femmes qui s'habillent et des hommes qui aimeraient bien les déshabiller…
Des enfants qui passent de bras en bras…
Une mariée, une pièce montée…
Des couples qui se disputent, des volets qui claquent, des valises qui volent…
La vie, quoi.
C'est parti.
On ramène le plaid sous le menton, on se cale dans le canapé, on coince un coussin contre la nuque, on écoute la petite musique d'Alain Sarde, on connaît les dialogues par cœur, on peut fermer les yeux et "faire" tous les personnages…
On est heureux, on pourrait presque s'endormir dans cette nuit blanche de cinéma.
Sauf qu'on ne s'endort pas.
On veut aller jusqu'au bout.
On se dit que la vie était insouciante en 1972…
Les gens conduisaient à toute allure en zigzagant sans en faire toute une histoire, ils ne mettaient pas leur ceinture de sécurité, ils comptaient parfois encore en anciens francs, ils faisaient des chèques pour un oui ou un non, ils fumaient comme des cheminées et s'exposaient au soleil sans craindre les trous dans la couche d'ozone. Les voitures étaient orange, jaunes ou vertes, les filles se baladaient avec les hauts de pyjama des garçons, elles disaient flûte ou Zut, elles partaient, elles revenaient et les hommes les regardaient …sans comprendre.
Ils avaient déjà perdu le mode d'emploi.
David à Rosalie : Tu es là…
Rosalie : Tu vois…
David : c'est bien…
Et nous aussi, on est bien.
Quand le mot Fin s'affiche, on est si bien qu'on se relève en titubant, on attrape "Le Sauvage" sur l'étagère et on reprend une bouchée de Dabadie pour la nuit.
Cette fois-ci, c'est Jean Paul Rappeneau qui filme.
Mais c'est la même musique…
Catherine Deneuve et Yves Montand.
Ils sont seuls sur une île déserte. Ils se heurtent, ils s'enlacent, ils se repoussent, ils se mesurent, ils s'espionnent. En feignant l'indifférence. Chacun vit sa vie de son côté. Lui, dans sa grande maison avec sa cuisinière Rosières rouge et ses grillades de poissons aux herbes de Provence, elle, dans une cabane en planches avec de vieux livres qui sentent la poussière et vêtue d'un haut de pyjama de garçon !
Elle attend qu'il ait fini de construire le radeau qui la ramenera à terre et nous, on espère bien qu'il ne le finira jamais…
Montand et Deneuve. L'éternel masculin face à l'éternel féminin.
Quand elle apprend que le radeau est prêt, elle fixe l'heure du départ au lendemain matin, huit heures moins le quart.
Pourquoi "moins le quart" ? demande Montand, surpris.
C'est vrai, quoi, ils vivent sur une île perdue, ils sont libres, oisifs, aucun rendez-vous, aucune obligation, alors pourquoi "moins le quart"…
L'éternel féminin.
Et on sait alors qu'il ne comprendra jamais rien aux femmes et qu'elle va le rouler dans la farine…
On s'endormira sur le canapé. Le chien à nos pieds…
Si heureux d'avoir renoué avec du léger, du gai, du pas grave habillé en bonbon !
Trois petites notes de musique...
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