Polyanna ou le jeu du contentement...

Quand j'étais petite, la vie était dure, y avait pas souvent de confiture.
Et, c'était sûr, d'une minute à l'autre, le ciel allait nous tomber sur la tête.
On s'y préparait chaque jour.

Maman économisait, papa dépensait. Maman disait "le mois prochain, on est sous les ponts à Gennevilliers", Papa disait mais non, mais non, il se faisait un café, mettait "Only you" des Platters et m'invitait à danser.
Je ne dansais que sur un pied, l'autre était déjà sous le pont, à Gennevilliers…

Et puis un jour, Maman m'a fait lire un livre… "Polyanna ou le jeu du contentement".

Je devais avoir huit ans.

Un livre cucul la praline (j'adore cette expression !). Le livre le plus cucul la praline que j'ai jamais lu de ma vie. À côté de ce livre, "Fantômette" ou "le Club des Cinq", c'est "Les Bas Fonds" de Gorki.

L'histoire d'une petite fille qui s'appelait Polyanna.

Une petite orpheline qui est recueillie par une tante, dure et méchante. Radine et soupe à la grimace.
Au lieu de pleurer, enroulée autour de son nounours, Polyanna transformait toutes les choses terribles qui lui arrivaient en événements positifs.

On lui refusait une tartine pour le petit déjeuner ? Pas grave, elle serait plus mince ainsi…
On l'enfermait dans le grenier injustement ? Pas grave, elle montait sur un tabouret, regardait la lune et découvrait qu'elle était belle, si belle…
On la privait de vacances ? Pas grave. Elle devenait amie avec le petit voisin et passait les vacances les plus épatantes de sa vie…
Elle se cassait une jambe ? Pas grave, elle aurait pu se casser les deux…

Polyanna était atteinte du virus du bonheur.

Qu'il vente ou qu'il pleuve, qu'on la pince ou qu'on la tourmente, elle était souriante, bondissante, légère.
Elle finissait par être contagieuse.
Autour d'elle, tout le monde se réconciliait, souriait, enterrait la hache de guerre, dansait le french cancan.
Même la terrible tante finissait par lâcher prise et esquissait un sourire !

J'étais baba devant Polyanna…

Et je décidais d'emprunter son optimisme.

Les ponts de Gennevilliers, après tout, ce n'était pas si terrible. On construirait une belle tente, on pique-niquerait tous les jours sous la tente, on ne serait pas obligé de se laver le matin,et, peut-être même qu'on n'irait pas à l'école et que je pourrais lire toute la journée.

…et les rats seraient nos amis.

Je me renseignai sur les rats, appris qu'ils étaient intelligents, résistants, astucieux, fidèles, doux… et considérai l'éventualité de les regarder avec amitié.
De loin.

On n'alla jamais vivre sous les ponts, je restai à l'école et les rats ne devinrent jamais mes amis.

Mais Polyanna avait sûrement marqué ma vie de petite fille en m'inoculant le virus de l'optimisme.

Pourquoi je vous raconte tout ça ?

Parce que l'autre jour, dans une vieille brocante normande, je suis tombée sur le livre de miss Eleanor H. Porter : "Polyanna ou le jeu du contentement".
C'était comme si je retrouvais un trésor !

Je l'ai acheté (un euro !), emporté, ouvert, respiré, refermé, ouvert encore et m'y suis engouffrée…
C'était toujours aussi cucul la praline, c'était délicieux.

Et j'ai appris plein de choses sur "Polyanna"…
Que le livre avait été numéro 1 des ventes en 1914.
Vendu à plus d'un million d'exemplaires.
Joué au théâtre sur Broadway.
Au cinéma.. Deux fois. (C'est Mary Pickford qui incarna Polyanna, la première fois)
Était devenu un vrai objet de culte, de clubs dans le monde entier, traduit dans toutes les langues, transmis de grand-mère en petite fille, formant des générations entières de femmes optimistes à tout crin.

Aujourd'hui, on se gausserait de Polyanna.
On roulerait sur la moquette de rire en la traitant de nunuche…

Et pourtant…
Je suis encore un peu Polyanna…
Et je reçois des mails de Polyanna qui s'ignorent.

Celui de Patricia, par exemple qui m'écrit :

"Moi je propose qu'on invente le premier journal des bonnes nouvelles.

Extraits :
"Incroyable : La crise laisse la place à la solidarité. Des gens de toutes nationalités et de toutes confessions forment une fantastique chaîne humaine.

" Un instituteur donne des cours de soutien gratuits aux élèves en difficulté.
Les enfants les plus doués lui viennent en aide "

"Un singe sauve une mamie de la noyade "

" Coup de théâtre: Nicolas Sarkozy a cédé la moitié de son salaire aux restos du coeur "

"Suite à un sondage, les Français n'auraient jamais été aussi heureux qu'en cette période. On soupçonne le soleil d'y être pour quelque chose. "

Je vous tiens au courant de la sortie du premier numéro.

Positivement,
Patricia.


Elle est pas belle la vie selon Patricia et Polyanna ?


Katherine Pancol




Je finis d'écrire ces lignes et… j'apprends le décès de Micheline.

Une lectrice devenue une amie.
Elle habitait Bruxelles.
On s'était connues alors qu'elle venait me faire signer un livre chez Virgin sur les Champs Elysées.
On avait parlé. Ri beaucoup. Promis de se revoir.
Et on s'était revues.
À Lille, à Paris, à Bruxelles.
Sa joie de vivre était contagieuse.
Elle était curieuse de tout, elle s'étonnait, s'émerveillait, elle donnait, donnait, ouvrait sa maison, son cœur. Grand. Sans compter.
Elle n'arrêtait pas de voyager, d'avoir des projets. Elle entraînait Sylvain, son mari, avec elle.
Je pense à lui…
Et à leurs enfants.

La dernière fois que nous nous sommes vues, c'était fin janvier. Elle était venue de Bruxelles rien que pour le déjeuner…
Elle était repartie avec une guirlande de livres à lire, de films à voir, d'amis à rassembler.
Elle s'est éteinte.
Tout doucement.
Elle aurait aimé "Polyanna"…