C'était beau, c'était beau, c'était ailleurs...

J'ai fini-i-i…
Ma deuxième partie-ie-ie…

Page 323-ouah ! ouah !

Encore quelques centaines de pages et je jette le mot Fin en drapeau à damier sur la course de mes personnages !

Donc… Fin de 2eme partie.
Répit.
Récré.

J'ai emprunté du temps au temps. J'ai flâné.

"J'ai flâné un peu ces jours-ci :
la féconde paresse,
le seul travail…"
disait Modigliani.


"La féconde paresse"…

Je suis le genre de femme qui serait tombée dans les bras de Quasimodo puisqu'il parlait comme Victor Hugo…

J'ai flâné, donc. En chaussettes et avec Chaussette, le chien qui se morfond devant la fenêtre inondée de lumière. Il pointe le nez vers le soleil, remue la queue avec ostentation –t'as vu le soleil, t'as vu ?- , frotte son museau contre le carreau, gémit, grogne, insiste et comme je ne bouge pas, se couche dans le rayon de soleil et écoute Richter jouer les sonates de Beethoven, Schubert, Schuman…

À défaut des jarrets, je lui développe l'oreille.
Il va devenir le chien le plus mélomane de la planète.

Samedi et dimanche, je l'ai emmené à la campagne.
- Ah ! il était temps ! a t-il soupiré en montant dans la voiture. Je devenais tout blanc et toi aussi… Tu vas ressembler à un vieux parchemin à force de croupir sur tes feuillets !

Je l'ai ignoré.
J'ai démarré.

Et nous sommes, tous deux, partis au pays des fées…

Dans la Creuse. Chez une copine qui a tourné le dos à la civilisation ou presque. Elle vit loin du monde avec ses animaux. Elle plante ses choux, ses carottes et ses concombres, lutte contre les limaces en entourant les jeunes pousses de coquilles d'œufs pilées, récupère l'eau de pluie dans de grands réservoirs, mange délicieusement bio, boit des tisanes succulentes, se soigne la peau à l'huile d'argan (elle a 54 ans et pas une ride !), fait des patchwork, écoute de la flûte tibétaine (je suis tombée sous le charme…).
Vous voyez le style de vie d'Yves Montand dans "Le sauvage" ? Hé bien, c'est comme ça chez elle…
Avec une belle cuisinière en fonte et des cocottes en fonte aussi.

Chaussette était éberlué.
Il ne devait pas savoir qu'il existait tant de possibilités d'animaux. Son univers animalier s'arrêtait, jusque là, aux chiens, aux chats, aux mouches, aux pigeons mazoutés, aux vaches et aux mouettes normandes, aux poissons rouges en bocal chez Bricorama…
Mais là, soudain… Il découvrait un monde et observait en penchant la tête à droite, à gauche, en se demandant s'il avait besoin de lunettes… ou s'il avait des hallucinations.
Il n'en avait jamais vu autant réunis : âne et ânesse, poney et ponette, furet et furette, caméléons, tortues, perroquet apprivoisé qui se pose sur votre épaule et vous bécote la joue (j'aime pas ça du tout !), oies, poules et coq, paons et paonnes, chiens, chats et un gros cochon qui a déboulé dans la cuisine en réclamant à manger alors qu'on déjeunait : il trouvait qu'il n'avait pas été assez servi ! Il s'est assis sur son énorme derrière et a attendu d'être satisfait avant de repartir en dandinant sa tonne et demie.
Quand elle l'a recueilli, il y a trois ans et demi, on lui avait dit que c'était un cochon nain et bien, c'est raté ! Il est pas nain du tout…
Et vorace.

Ma copine ramasse tous les animaux malades, abandonnés, maltraités. Ou plutôt on les dépose chez elle. Elle leur fait des enclos, les soigne, leur parle à l'oreille d'une voix très douce et les plus hargneux se roulent à ses pieds…


Elle n'a pas toujours été comme ça. Auparavant (quand je l'ai connue…), elle trottait en escarpins et jupe droite, travaillait dans le luxe, fréquentait les stars et les paillettes, mangeait de la soupe en sachet, passait de New York à Londres, de Milan à Paris, du français à l'anglais, respirait le bon air des rues polluées et se garait sur les trottoirs. Une vie à courir, polyglotte, frénétique, hagarde…

Un jour, elle en a eu marre, elle a pris ses indemnités et est partie à la campagne. Elle a acheté une vieille ferme, l'a retapée, a dessiné la maison de ses rêves, l'a remplie des habitants de ses rêves…
Elle se lève avec le soleil, se couche avec lui. Plante, sarcle, bouture, arrose, irrigue, dresse des clôtures, peint, dessine, lit, écoute, coud des patchwork, parle aux animaux, conduit son tracteur et parfois, prend sa camionnette Kangoo jaune citron et file à Paris.
Pour voir.

Elle revient vite.
-Comment ai-je pu respirer l'air de Paris ? elle se demande, étonnée.

Elle n'est pas la seule à avoir fait ce choix. Autour d'elle, il y a d'autres ex-agités de la ville qui se sont retirés et cultivent qui, la laine de biquettes, qui, le fromage de chèvre, qui, l'haleine de lama mise en bouteille !

J'ai passé deux jours en dehors du monde…
À lire dans un hamac. À regarder la course du soleil à travers la pointe des arbres, à parler à ma copine de la lune et de ses bienfaits (j'ai appris plein de choses sur l'influence de la lune ! cette semaine, par exemple, si vous vous coupez les cheveux entre le 8 et le 11 avril, ils repousseront plus vigoureux !), à lui demander des recettes, des idées de salade et de vinaigrettes, à observer les animaux, à caresser le poil doux du cochon pas nain couché à mes pieds…

À respirer le bon air, à écouter la flûte tibétaine ( oh la la ! la flûte tibétaine, elle vous transporte direct chez le Dalaï Lama...), les préludes de Chopin, les toccatas de Bach, à déguster des thés verts et rouges, des salades craquantes et goûteuses, à observer, dans les vasques remplies d'eau, se baigner les oiseaux…

C'était beau, c'était beau, c'était ailleurs…